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Musique et patrimoine de Carcassonne - Page 5

  • L'inauguration du Canal des deux mers dans Carcassonne, le 31 mai 1810

    M. De Basville, intendant de la province de Languedoc, après avoir parlé dans on mémoire du 31 décembre 1698, de la perfection de l’œuvre de l’immortel Riquet de Caraman, ajoutait : « Comme il est impossible de ne pas manquer dans de si grandes entreprises, on remarque dans celle-ci une faute essentielle, c’est de n’avoir pas fait passer le Canal dans les fossés de Carcassonne, n’en étant éloigné que d’un quart de lieue. L’utilité du commerce demandait qu’il fut près de cette ville. »

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    Cette faute lourde n’était pas imputable à Riquet. Lorsqu’il conclut la pensée du canal, il proposa aux habitants de Carcassonne de le faire passer auprès de leur ville, à condition qu’ils contribueraient pour une certaine sommes aux frais de l’entreprise. Il s’agissait d’une indemnité de 100 000 francs, qui n’eût été qu’un sacrifice momentané, parce que les administrateurs de cette ville auraient pu solliciter et obtenir du roi la permission de percevoir pendant cinq ans un droit de subvention. Mais ceux qui savent combien l’exécution des grands projets particuliers en opposition avec l’intérêt général, ne seront pas surpris que la ville de Carcassonne ait alors rejeté une proposition aussi avantageuse pour son commerce… Elle sentit plus tard tout l’imprudence d’un pareil refus ; et lorsque les Etats du Languedoc s’occupèrent d’un plan pour remédier aux ensablements périodiques du Canal par la rivière du Fresquel, les habitants de Carcassonne représentèrent, en 1777, que la construction d’un pont-aqueduc nécessitant le tracé d’une nouvelle branche, on pourrait la diriger de manière rapproché de la ville. Ils offrirent d’ailleurs de contribuer aux dépenses d’une entreprise qui devait les faire participer à des avantages qu’on avaient dédaignés dans l’origine. Leur demande fut favorablement accueillie par les Etats, qui, après une étude approfondie, arrêtèrent en 1786 le projet définitif. Les ouvrages furent commencés la même année ; la Révolution vint les interrompre.

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    Le Pont d'Iéna

    La nouvelle branche du Canal des deux mers qui a 7064 mètres de longueur et qu’on appelle Canal de Carcassonne, passe sous les murs de la ville. Elle est à peu près divisée en deux parties égales, par le bassin et l’écluse de Carcassonne. La première de ces parties comprise entre le bassin et l’écluse de Foucaud, forme une seule retenue d’environ 3000 mètres. Le bassin ou port a 11 mètres de longueur et 48 de largeur et présente un parallélogramme arrondi par les angles. A l’extrémité aval est une écluse à sas elliptique sur laquelle est construit le port de Marengo, faisant partie de la route du MInervois. Il y a en outre sur cette retenue, un ponceau-aqueduc destiné à faire passer sous le Canal les eaux du ruisseau l’Arnouse ; un pont à plein cintre d’une grande hardiesse, ayant 17,12 mètres de hauteur depuis la base du Canal jusqu’à la clé (Pont d’Iéna) ; un autre pont qui a 12 mètres d’ouverture et 7,36 mètres de hauteur (Pont de la Paix). La deuxième partie du Canal forme deux retenues, l’une entre l’écluse de la ville et celle de Saint-Jean, l’autre entre cette dernière et le pont du Fresquel, situé à l’extrémité de la nouvelle direction du canal. Il existe deux petits ponts-aqueducs sur la première retenue, un seul pont destiné au service de l’agriculture a été construit sur la seconde ; il est lié aux bajoyers de l’écluse de Saint-Jean.

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    Le plus magnifique des ponts-aqueducs est celui du Fresquel. Il est situé à 2800 mètres, Nord-Est, de la ville de Carcassonne. Ce pont a trois grandes arches sous lesquelles passe la rivière. Les eaux du Fresquel se mêlaient autrement à celles du canal, au grand détriment de la navigation et du commerce. Chargées en effet, à la moindre crue, de sable et de limon, elles formaient dans le lit du Canal des atterrissements considérables qui interceptaient la navigation, quelquefois pendant un mois entier. On était forcé de mettre la retenue à sec et d’enlever les bancs de sable à force de bras, à des prix d’autant plus élevés que ces accidents arrivaient presque toujours à l’époque des travaux agricoles. Pour éviter ces désordres, le seul parti à prendre était de relever le niveau du Canal, en profitant des chutes supérieures jusque’à un point déterminé, et d’en faire passer les eaux sur un pont-aqueduc construit sur la rivière. C’est ce projet que les Etats du Languedoc avaient adopté le 9 février 1786, et dont les tourmentes politiques suspendirent l’exécution. Repris en l’An VI, un fonds annuel de 200 000 francs, à prendre sur les revenus du Canal, fut affecté jusque’à l’entier achèvement des travaux. La première pierre du pont ne fut néanmoins posée que le 26 prairial an X (12 juin 1802) ; il fut complètement terminé huit ans après. Cet ouvrage se fait remarquer par son élégance et sa solidité ; un entablement régulier dont la corniche est composée de consoles portant triglyphes, le couronne. Sur le côté méridional passe le Canal avec le chemin de halage, le jôtédu nord supporte la route nationale de Castres à Carcassonne, sous les arches, le Fresquel roule ses flots capricieux. Tous les ouvrages nécessités par le redressement du canal ont coûté 2 millions 5570,86 francs. Le pont-aqueduc y compris ses écluses et quelques ouvrages accessoires entre dans cette dépense pour 613 998,19 francs. Les sommes employées antérieurement à l’An VI, ne peuvent être précisées avec exactitude ; on les évalue à 400 000 francs.

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    Pont-aqueduc du Fresquel

    Le baron Trouvé, alors préfet de l’Aude, hâta le moment où le Canal vint passer sous les murs de la ville. Aussi à peine eût-il reçu le rapport qui lui annonçait l’achèvement des ouvrages, qu’il s’empressa de porter cette nouvelle à la connaissance du maire : « Vous jugerez sans doute, lui écrivait-il le 7 mai 1810, qu’une époque aussi intéressante mérite d’être célébrée avec toute la solennité des sacrifices qu’a faits les gouvernement pour le seul intérêt de vos concitoyens, et l’espoir bien fondé d’une grande amélioration dans leur commerce. »

    Le conseil municipal s’étant réuni le 12 mai, arrêta le programme de la fête, qui fut fixée au 31 du même mois. Pour en offrir un récit aussi exact que possible, nous avons le texte de M. Daniel, secrétaire général de la Préfecture de cette époque :

    Le 25 mai 1810, tous les travaux nécessaires pour assurer la nouvelle navigation furent terminés. Dès le 26 une foule immense de citoyens se porta à l’écluse pour assister à l’introduction des eaux dans leur nouveau lit, dont le préfet devait donner le signal. Ce magistrat, accompagné de son secrétaire général et assisté du maire de Carcassonne, se rendit, à six heures du soir, au moins de contact du grand Canal et de celui qui devait en changer la direction. Une rigole latérale, au milieu de laquelle était placé un châssis à deux vannes, avait été établie pour régler l’introduction des eaux. L’ingénieur ordinaire et des entrepreneurs, reçut le préfet et le conduisit à la rigole. A 7 heures, le premier magistrat du département ouvrit le cadenas qui fixait les chaînes des vannes, et tout aussitôt une immense acclamation saluait l’entrée des eaux dans le Canal des deux mers dans le Canal de Carcassonne. Le lendemain, dès la pointe du jour, tous les habitants de la ville se pressaient sur les bords du Canal et du bassin, émerveillés de cette admirable métamorphose, et ne pouvant s’arracher à un spectacle qui devait leur plaire à tant de titres.

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    L'épanchoir de Foucaud

    Le 31 mai, jour fixé pour l’inauguration solennelle, commença tristement. La pluie, qui n’avait cessé de tomber pendant les trois jours qui vient précédé, durait encore à quatre heures du matin ; le ciel mit pourtant fin à ses rigueurs, et comme s’il eût voulu prendre aussi sa part de la fête, notre soleil du midi brilla quelques heures après de tout son éclat ; aussi, vit-on accourir en groupe nombreux les habitants des communes voisines ; de Carcassonne à Foucaud, une immense multitude couvrait la route ; c’était la population en masse, la garnison au bruit éclatant des fanfares, qui se rendaient à la fête.

    Au-dessus de l’écluse de Foucaud, dix bateaux ornés de guirlandes et de draperies, suivi de plusieurs barques marchandes dont on apercevait au loin les mâts pavoisés, stationnaient sur le Canal, n’attendant que le signal du départ. La compagnie des grenadiers et cette des chasseurs, de la garde nationale, formaient deux lignes prolongées sur les bords du nouveau lit ; elles étaient précédées par 30 hommes d’élite de la compagnie de réserve, commandés par le lieutenant Durmer, et par un nombreux détachement de la gendarmerie impériale, sous les ordres du lieutenant Rivenq. Sur la rive voisine du bateau-amiral, on remarquait l’escadron de la garde nationale à cheval, commandé par M. Raymond Rivals-Gincla, receveur-général du département ; les autres officiers : MM. Sicre, Degrand, Joseph Rolland, Darles.

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    Au premier range des fonctionnaires en costume, on remarquait : MM. Claude-Joseph Trouvé, préfet de l’Aude ; Daniel, secrétaire général ; Etienne Albarel, président de la cour de justice criminelle ; Arnaud-Ferdinand de Laporte, baron de l’Empire, évêque du diocèse ; Lacaux et Lamarre, chanoines ; Florainville, colonel de la 10e légion de gendarmerie impériale ; Raymond Rolland, président du tribunal civil ; Darles, président du tribunal de commerce ; Georges Degrand, maire de Carcassonne. Les ingénieurs du Canal : MM. Clausade, Pin, Maguès, Lespinasse.

    A 10 heures sonnâtes, une salve d’artillerie annonça le commencement de la fête. La première cérémonie fut la bénédiction des eaux du Canal par Mgr de Laporte, revêtu de l’étole pastorale ; après cette consécration de l’Ouvre à laquelle il avait pris une si grande part, M. L’ingénieur en chef Georgest, prononça un discours, où furent éloquemment énumérés les efforts qu’avaient coûté l’entreprise et les avantages qu’en devait retirer la ville.

    Dès qu’il eût cessé de parler, la flottille précédée par le bateau qui portait le corps de musique, se mit en marche vers la ville ; les chevaux qui la trainaient étaient comme leurs conducteurs, parés de rubans et de lauriers ; la foule entassée sur les deux rives les accompagne et arrive avec eux à l’entrée du port. Là, le spectacle le plus magnifique vient frapper tous les yeux.

    Du côté de la ville, sur un amphithéâtre orné de guirlandes, de trophées et d’emblèmes, on distingue tout le beau sexe Carcassonnais ; les remparts et le bastion voisins sont couverts de spectateurs, les élèves du Grand séminaire assistent à la fête sur la plateforme de la tour de Saint-Vincent. Du côté Nord, la colline de Gougens offre un amphithéâtre naturel, où sont entassés de milliers de curieux. On voit au centre une chapelle élégamment décorée, entourée par la compagnie à cheval, les grenadiers et les chasseurs ; le reste des troupes borde les deux rives.

    A peine le bateau-amiral eût-il paru à l’entrée du port, qu’un immense cri de Vive l’Empereur ! s’élança de toutes ces poitrines. A cette acclamation succédèrent les salves d’artillerie et les fanfares de la musique, dirigée par M. Escudier aîné. A la vue de l’évêque quittant le bateau pour se rendre au milieu du clergé, dans la chapelle que nous avons décrite, le plus profond silence s’établit et la messe fut célébrée par M. L’abbé Pinel, succursaliste de Saint-Vincent. Immédiatement après, le prélat, s’approchant du port en bénit les eaux, puis se tournant vers cette immense multitude inclinée devant lui, il pria le ciel de répandre sur elle tout ses bénédictions. La flotille toujours suivie par la population se rendit ensuite au pont aqueduc du Fresquel. Ce monument était pavoisé de drapeaux aux armes de France et d’Autriche : on y lisait cette inscription par le Préfet : « L’hymen unit deux empires. Le commerce lie tous les peuples. »

    Il y eut le soir danses publiques, jeu du mât graissé, dont la nouveauté excita dans la population la joie la plus bruyante. A 5 heures, une table de 80 couverts réunissait dans la belle salle de l’Hôtel de ville, les principales autorités, M. De Cambon, descendant de Riquet et les cinq militaires qui avaient été mariés et dotés le mois précédent par la munificence de Napoléon. Le préfet porta un toast à LL. MM. l’Empereur et la nouvelle Impératrice Marie-Louise, dont les fêtes nuptiales coïncidaient avec l’inauguration du Canal de Carcassonne.

    Au même moment, des banquets étaient offerts aux divers corps de troupes qui avaient participé à la fête, et une gratification à tous les ouvriers qui avaient été occupés aux ouvrages du Canal, en même temps que les aliments aux familles indigentes.

    Un superbe feu d’artifice qui devait clore les réjouissances publiques ne put être tiré par suite d’une humidité persistante : la population fut ainsi privée du bouquet de la journée. Il n’en fut pas de même pour les invités au bal de la préfecture que les danses les plus animées et un souper splendide retinrent dans les salons officiels jusque’à la matinée du lendemain.

    Telle fut la fête par laquelle nos pères voulurent consacrer la réparation de la faute commise pat leurs aïeux. Elle fut populaire au plus haut degré ; car elle inaugurait un moment, dont le bienfait devait profiter à toutes les classes. Aussi toutes furent unanimes dans leur reconnaissance pour le gouvernement qui les en dotait, et pour les fonctionnaires qui avaient si bien exécuté la volonté impériale. 

    Nota Bene

    Le creusement du Canal à Carcassonne sous Napoléon Ier a également été effectué par les soldats étrangers, prisonniers des guerres de l'Empire.

    Sources

    Eugène Birotteau / 1er décembre 1849

    M. Daniel, secrétaire général de la préfecture / 1810

    Le Courrier de l’Aude

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  • Inédit ! Les derniers instants et le testament manuscrit de Joë Bousquet

    Nous avons pu récemment mettre la main sur une copie du testament manuscrit de Joe Bousquet, rédigé de sa main le 10 octobre 1943 et ouvert quelques mois après le décès du poète. Il nous a paru intéressant de le publier ici in-extenso, mais en prenant soin de ne point divulguer les noms des légataires des précieux tableaux de la collection. Il vaut mieux se demander pour quelles raisons ses anciens amis se sont presque tous - à l’exception d’un seul - empressés de les revendre, plutôt que donner leurs noms en pâture sachant que leurs descendants pourraient en souffrir. Dommage, si l’esprit de camaraderie tel qu’il ressort de ce testament n’a pas été respecté, et que les dispositions de Bousquet pour sa sépulture n’ont pas été tenues. Elles renforcent le drame d’une vie vouée à l’immobilité des membres inférieurs ; elles affermissent la mobilité d’un grand esprit dont le destin fut celui de la lumière éclairant la pénombre d’une chambre aux volets clos. A ce testament dévoilé pour la première fois, nous ajoutons en préambule, un passage des mémoires du chanoine Gabriel Sarraute qui fut le dernier confesseur de Joe Bousquet. Ce texte manuscrit - également inédit - que nous avons retrouvé, nous renseigne sur les derniers instants du poète vécus de très près par le chanoine. 

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    © Charles Camberoque

    Le chanoine Gabriel Sarraute

    28 septembre 1950

    Je vais chez lui à pied, mais très vite. Comme j’entre dans la cour, je vois un vieil homme près de la porte de l’escalier « des artistes » qui dit entre ses dents : « Il est mort. » J’entre rapidement dans la chambre dont les volets sont ouverts. La première chose que je vois est le buste blanc du « double » de Bousquet (Il s'agit du buste de Salomé Verrand, NDLR) et des vêtements en désordre. Bousquet est étendu sur le drap de son lit, avec une chemise blanche qui n’arrive pas aux genoux. Il a la tête penchée sur sa droite, les bras le long du corps, les jambes et les pieds nus moins maigres que je ne croyais, mais les orteils repliés. Il ressemble à un soldat tombé sur un champ de bataille. A côté du lit, sa sœur et plusieurs personnes. Immédiatement, je lui donne l’absolution. Je débouche mon ampoule des saintes huiles et lui donne l’extrême onction d’un signe de croix sur le front. Je lis la formule de  l’indulgence plénière. Ceci fini, je m’agenouille et je prie à ses pieds.

    Je vais avertir M. le curé et à la cathédrale, devant le St-Sacrement, je dis les prières du rituel. J’avertis M. Boyer. Je téléphone à Madame Cazaux. Après-midi, je vais faire une visite au nom de Mgr. On a serré son menton avec un mouchoir. Sa tête est noble  et belle. On ne voit pas ses mains. A sa gauche, il y a un Christ entre deux chandeliers. Je remarque les titres d’un livre dans un rayon par derrière : la cabale. Ces tableaux surréalistes jurent avec la mort. Mesdames Gally et Joucla sont assises. Il me semble que l’espace est grand entre le lit et la cheminée, plus grand qu’avant.

    29 septembre 1950

    Dit la messe pour Joë Bousquet. Inondation d’encre dans tous les journaux. Surtout un regrettable article de Cabanne qui semble vouloir attirer l’attention sur Cabanne lui-même.

    30 septembre 1950

    Sous la pluie, funérailles. Beaucoup de monde. Beaucoup de fleurs dans l’escalier, dans la chambre. Le Dr Soum me dit : « Il a pu faire quelque scandale dans sa jeunesse. Il a réparé. » Le cercueil est dans l’escalier. Suivi le cortège avec Devèze. Sur tout le parcours, grande foule. A l’église, non loin de moi J.B Fourès. La messe, dite par M. le curé, est très pieuse, très recueillie. A la fin, on porte le cercueil sous l’orgue. Là, trois discours que je n’ai pas entendus : Signoles, Nelli (qui termina qu’il retrouverait Bousquet, cum spititu tuo) et le maire, Itard-Longueville. Un fourgon emporte le cercueil  à Villalier, la sépulture au carré militaire ayant été refusée.

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    Testament olographe de Joë Bousquet

    Carcassonne, 13 octobre 1943 (erreur : ceci a été écrit le 10 octobre 1943)

    Joe Bousquet 

    53, rue de Verdun

    Carcassonne

    Moi, soussigné, Joseph Bousquet, homme de lettres, domicile au 53 de la rue de Verdun, m’engage à restituer à ma sœur Henriette Patau, née Bousquet, les sommes importantes qu’elle m’a prêtées tout le temps que ma pension ne me permettait pas de satisfaire mes besoins, et, ne me trouvant pas en mesure de lui restituer ces versements en espèces, me déclare redevable envers elle de tout ma part de propriété. Je la considère donc comme propriétaire de tout la propriété sise à Villalier et que nous avons ensemble héritée de mon père. La part que je lui abandonne ainsi représente, au jour où j’établis les faits, les 400 000 francs qu’elle m’a donnée au cours de ma vie.

    Carcassonne, le 10 octobre 1943

    Joe Bousquet.

    J’ajoute : une partie de mes tableaux et de mes livres doit être distribuée à mes amis.

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    Les papillons

    (Max Ernst)

    Suzanne D aura : Les papillons de Max Ernst - grand tableau à fond blanc qui est - en ce moment - contre la fenêtre ; et le Marcoussin : urne grecque.

    James et Jane D auront le grand Max Ernst à fond vert - avec marge blanche, qui est au-dessus des papillons.

    Jean P aura mes deux André Masson, un Tanguy à son choix, un Ernst à son choix.

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    La forêt blonde

    N aura la Forêt blonde qu’il m’a déjà donnée et le Paul Klee qui est sous verre (S’il a épousé Suzette, on ajoutera les anges de pierre).

    Georges et Georgette R auront le premier Fautrier que j’ai reçu… les fleurs nocturnes, la maison du soir de Beaudin, l’Idée fixe de Magritte, (les quatre cadres).

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    Le palais de la courtisane

    (Magritte)

    Adrien G aura le Palais de la Courtisane de Magritte (le torse nu dans une architecture), un Tanguy à son choix, un Max Ernst. 

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    La Tour

    (Salvador Dali)

    Pierre et Maria S auront l’effet de neige de Malkine, un des deux Salvador Dali à leur choix, un Arp à leur choix. A, l’autre Dali et les textes philosophiques qui lui plairont.

    A Germaine M, à Nila de Pierrefeu, on donnera des tableaux que ma sœur choisira. A François-Paul Alibert, on donnera vingt-cinq volumes rares pris dans ma bibliothèque. Je veux aussi que l’on donne à Jean-Baptiste F et à Irène, le tableau d’Othon Friesz et un grand Marcoussin.

    Que l’on donne quelques livres et un partit tableau, le Lhote, par exemple, à C. Dix volumes de la Pléiade à Biguet. Dix volumes à Jean Lebrau et dix à Suzette Ramon et l’opale que je portais au doigt, si elle est mariée avec Nelli. A Jean-Louis et à sa sœur, on partagera sans tarder tous les titres déposés chez Saurel en mon nom et mon compte en banque. Ils se partageront avec Henri, mon frère, les livres de ma bibliothèque, et les tableaux qui resteront après la distribution des souvenirs emmenés ci-dessus. S’il m’arrivait de quitter le port avant la fin de cette guerre, il faudrait prier Julien Benda, André Lang et Sari de choisir en souvenir de moi quelques-uns des livres qui sont toujours à la portée de ma maison. A la femme qui m’aura soigné jusque’à la solution, il ya à payer une rente annuelle de dix mille francs par an jusque’à ma mort. Bien affectueusement à tous

    Joe Bousquet 

    (Ce n’est rien, j’y suis j’y suis toujours) (Rimb.)

    René Nelli et Pierre Sire devront entrer dans ma chambre aussitôt après ma mort. Ils prendront les manuscrits accumulés dans une petit valise posée près de la fenêtre. Ils verront Paulhan, décideront ensemble si cela vaut la peine d’être publié, soit dans la version que j’en tirais, soit dans la version originale. Ils prendront aussi les manuscrits en cours qui se trouvent à la tête de mon lit. Les derniers, ils le garderont un an, en utiliseront - pour eux ce qui sera utilisable, puis les rendront à ma famille. Je n’oublie pas F que j’aime beaucoup. On lui donnera un beau Tanguy, le Sima, un Michaux, dix ouvrages philosophiques (je ne dis pas dix tomes).

    Je veux être enterré dans la terre, à même le sol, roulé dans une étoffe noire, si c’est possible. (Il ne faut pas que tous les fantômes aient la même couleur.) S’il est difficile d’obtenir ces facilités aussitôt, on me mettra dans un récipient, comme les autres peulucres, pour me porter au cimetière et on exécutera le plus rapidement possible les démarches nécessaires pour obtenir l’inhumation sans cercueil. Alors, on rouvrira la boite, et les fossoyeurs feront un grand trou où ils me mettront (il faudra bien les récompenser). Si la permission ne peut pas être obtenue de la mairie, on obtiendra l’autorisation pour Villalier et on m’enterrera dans un coin de la prairie, près de la tonnelle où je m’installais quand je sortais encore.

    De toutes es indications, il en est une qui un ordre : je ne veux pas être enfermé dans un bocal. Je veux que de la terre vivante prenne la place de ma chair.

    Et, si l’on tient vraiment à satisfaire mes dernières volontés, c’est dans le cimetière de la Palme que l’on me transportera, dans ce cimetière que l’on trouvera un coin ou m’ensevelir  sans isolant. Je n’ai mentionné ce souhait qu’à la fin, craignant d’encombrer les vivants avec mes fantaisies dans un temps où rien n’est facile. Mais je me flatte de l’espoir que je serai exaucé. Il y a un certain bruit de cloches, une odeur du vent qui ont été ma façon la plus haute de vivre et où La Palme est demeuré pour moi tout entier. Si l’éternité ne devait pas être autre chose que l’union avec ces appels qui font pleurer les enfants, poètes et intelligence de leur sens, elle serait bien toute la douceur dont l’existence humaine peut former le pressentiment.

    Bien à vous,

    Joe Bousquet

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    La tombe de Joë Bousquet à Villalier

    Dernier codicille. Je veux que mon appartement continue à réunir mes amis après ma mort. C’est-à-dire qu’après en avoir retiré les tableaux légués à mes amis, on comblera les vides avec les tableaux qui n’étaient pas accrochés et on laissera la chambre meublée et intacte1 pour qu’elle constitue une espèce de cercle où mes amis se réuniront. Jean-Louis veillera à cela. Ils s’arrangeront ensemble pour l’entretenir. Il y aura un impôt à payer, il sera prélevé sur le revenu de la maison. La maison restera gravée de cette servitude jusqu’à ce que le dernier de mes amis ait disparu à son tour ! Les pièces qui entourent ma chambre - bureau, cuisine, etc… pourront être utilisées, après entente entre mes amis, soit pour abriter quelque camarade dans le besoin, soir pour l’un ou l’autre d’entre eux qui voudrait y séjourner quelque temps. Quand je parle de mes amis, je pense aussi  aux membres de ma famille qui sont aussi mes amis, Adrien, Jean et Georges, Jean-Louis évidemment, Henri, et les femmes, Moune, Jeanne Ducellier, inutile de citer Nelli, Alquié. Si je nomme pas François-Paul Alibert, ce n’est pas par oubli, mais de peur qu’il ne me devance dans le bienheureux oubli.

    1. Les tableaux qui restent accrochés au mur seront donc, après soustraction des legs, la propriété de Jean-Louis. Ceci risquerait de créer une situation bizarre, s’il ne figurait -comme il est vrai - au nombre de mes amis. Si je ne disais - comme je le fais - qu’obligé, par chance ou malchance, de vendre un des tableaux à lui légués, il devra le remplacer par une œuvre plus récente d’un jeune peintre. 

    Fait à Carcassonne, le dix octobre quarante trois.

    Joe Bousquet

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    La chambre de J. Bousquet actuellement

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  • L'histoire mouvementée de la fontaine de la Place Carnot

    © A. Pignon

    En 1744, le Conseil de la Communauté de Carcassonne conçut la pensée d’utiliser les eaux de l’Aude pour les besoins de la ville. L’exécution ne se fit pas attendre ; et bientôt après, le bassin de l’Origine et son aqueduc amenaient dans nos murs une grande quantité d’eau. Là, où il ne suffisait que autre à dix litres par jour et par individu, ce progrès en achemina cinquante litres. Il en coûta plus de deux cents mille livres au trésor municipal, somme énorme pour cette époque. Après la réalisation de cette œuvre capitale, les administrateurs de la Communauté voulurent consacrer leur précieuse conquête par une fontaine monumentale, qui, tout en l’utilisant, devint l’un des plus beaux monuments de la ville. Il y eut dès l’abord beaucoup d’hésitation sur les plans et dessins à adopter, sur la nature des matériaux qu’il convenait d’employer. Nous en trouvons la trace dans les nombreuses délibérations municipales.

    Le premier dessin fut envoyé de Paris à l’évêque de Carcassonne, par Monseigneur Lenain, alors Intendant de la province du Languedoc. Ce magistrat en prescrivit l’exécution par son ordonnance du 19 août 1750. La fontaine devait être en pierre de Voisins, ce qui flattait médiocrement le goût des Carcassonnais. Aussi, M. Lenain ayant été remplacé par le vicomte de Saint-Priest, le Conseil de la Communauté fut convoqué, le 22 juillet 1751, par M. François-Antoine Roudil, Ecuyer Conseiller du Roi, Maire perpétuel. Cet homme lui exposa : « Qu’il avait eu l’honneur de parler plusieurs fois à M. Le vicomte de Saint-Priest du projet imposé par son prédécesseur, qu’il avait même fait faire un petit modèle en terre qui avait l’approbation de ce Seigneur ; que le modèle a été trop fragile pour supporter le transport, et qu’il se trouve obligé de ne présenter à l’assemblée qu’un simple dessin, en la priant de délibérer sur les ouvrages à faire à la dite fontaine, ainsi qu’il en a été chargé par ledit Seigneur Intendant. Rien n’est aujourd’hui plus pressant. Il est nécessaire de déterminer, si en exécutant ledit dessin il convient mieux d’employer le marbre que la pierre de Voisins ; qu’il croit devoir observer à l’assemblée, que vu la proximité des carrières de Caunes, la différence du prix de l’un à l’autre ne saurait être considérable ; que tous les sculpteurs trouvent indifférent de travailler l’un ou l’autre et le feront au même prix ; qu’en employant du marbre, on peut en varier les couleurs et les nuances, soit dans le bassin coquille, dauphins, etc. »

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    Le Conseil accueillit cette proposition, décida que la fontaine serait faite en marbre, conformément au dessin qui lui était présenté, « sauf les quatre lions, qui devaient être placés aux encoignures, qui seraient supprimés, parce qu’étant trop rapprochés du public, on serait dans le risque de les voir bientôt mutilés. »

    Cette délibération est signée par le maire perpétuel, et MM. Jean-François de Besaucèle, conseiller du roi, lieutenant principal de la sénéchaussée, lieutenant de maire perpétuel ; Bernard Galibert, Jean-Jacques Saintagne, Louis Bouichère, Fulcrand Carles, consuls ; Jean Pont, conseiller procureur du roi ; Gabriel Maurel, magistrat présidial ; Olivier Alibert, Bernard Estribaud, Antoine Rolland, Philippe Dalas, bourgeois ; Jean Astoin, médecin, et Jean Cessou, syndic des habitants forains, tous conseiller politiques de la Communauté.

    L’Intendant approuva cette décision, et la construction de la fontaine en marbre avec son bassin, fut adjugée le 25 avril 1752 pour la somme de 11 800 livres, au sieur Isidore Barata, sculpteur italien, de résidence à Montpellier, sous le cautionnement du sieur Farissinet, négociant de la même ville. Il fut convenu que les paiements seraient fractionnés et faits au fur et à mesures des ouvrages.

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    Le 1er décembre suivant, le Conseil s’étant assemblé de nouveau, M. Saintagne, second consul, lui exposa que le sculpteur Barata avait représenté l’Intendant, que les diverses parties de la fontaine qui devaient pitre exécutées en marbre de Caunes seraient plus belles, plus élégantes, plus nobles et plus solides, s’il l’on employait du marbre d’Italie, offrant de l’établir dans ces nouvelles conditions au moyen d’un augmentation de 1200 livres sur le prix de son bail ; que Mgr l’Intendant n’ayant rien voulu statuer par lui-même, avait ordonné qu’il en fut référé au conseil. Sur quoi, il fut délibéré : « Qu’on s’en remettait à ce qu’il plairait à Mgr l’Intendant de décider, persuadé d’avance qu’il en résulterait le bien et l’avantage de la Communauté, étant néanmoins nécessaire de représenter à mon dit Seigneur Intendant que les marbres de Caunes sont solides, et une sont pas aussi cassants que l’annonce le sieur Barata ; que ceux d’Italie ont à la vérité le grain plus fin et sont plus doux au travail, mais aussi ceux de Caunes ont plus grand état et conviennent infiniment dans les ouvrages publics, surtout quand ils sont employés avec partie de ceux d’Italie, parce que les différents marbres se relèvent les uns les autres, et forment une vérité de couleurs qui flatte beaucoup la vue. Les marbres de Caunes sont estimés en Italie puisqu’on en tire chaque années une quantité considérable, et le sieur Barata ignore sans doute que les carrières de Caunes fournissent des pièces d’une pesanteur et d’une grandeur énormes, puisqu’actuellement on en lève pour la ville de Toulouse du poids de deux cents quintaux et au-dessus, destinées à la façade du Capitole ; et des gens du métier osent avancer que les carrières d’Italie n’en fourniraient pas d’un si grand poids. Enfin, il est constant que les marbres de Caunes, par leurs qualités et la vivacité de leurs couleurs, résistent plus longtemps aux injures de l’air que ceux d’Italie. »

    Ce chaleureux plaidoyer en faveur des marbres de Caunes fit rejeter la proposition de Barata, et la fontaine dut être construite conformément au plan adopté le 25 avril 1752. Un local dépendant des casernes fut mis à la disposition de l’artiste, qui dut commencer immédiatement son œuvre. Malheureusement, il ne put ou ne voulut pas tenir ses engagements, et lorsqu’après une longue attente, après qu’on lui eût compté, sur les assurances qu’il donnait des progrès de son travail une somme de 5297 livres, on voulut vérifier ce qu’il avait fait. L’estimation des ouvrages finis ne se porta qu’à 1590 livres, en sort que la ville se trouva en face d’un découvert de 3707 livres, et de quelques pièces de marbres ébauchées que Barata n’avait pu emporter dans sa fuite. Dans cette situation, le conseil se décida après sept ans de patience le 14 septembre 1759, à diriger des poursuites en folle enchère et en restitution de la somme perçue, contra Barat et Fraissinet, sa caution. 

    Le procès fut interrompu par la mort de tous les deux. Le sculpteur ne laissait pour tout bien que les 35 pièces de marbre abandonnées, évaluées à 1699 livres. Ses enfants avaient renoncé à sa succession. Fraissinet laissait des héritiers vis-à-vis desquels l’instance fut reprise, et l’adjudication à la fille enchère de la fontaine put être enfin ordonnée le 18 octobre 1763, par-devant Maître de Murat, subdélégué de l’Intendant. Or, les plans et les dessins primitifs avaient été égarés, on ne les retrouva qu’en 1766. Mais alors un un seul des enfants de Fraissinet vivait ; il était sans ressources et faisait proposer la résiliation du traité offrant d’abandonner les blocs délaissés par Barata, les cent livres dues par le tracteur de Caunes, et le paiement de la somme qui serait arbitrée pour l’indemnité de la folle enchère, priant la ville d’observer « que son père n’avait rien reçu sur les 5297 livres comptées au sculpteur et que les facultés de la succession étaient bien minces. »

    Le conseil eut égard à sa demande, et comme un Sieur Prémont de Caunes se présentait pour exécuter la fontaine moyennant 9301 livres, on trouva juste de mettre à la charge de Fraissinet fils, une somme de 2798 livres, qui avec les 6503 livres que la ville avait encore en main, formaient le total du prix réclamé par Prémont. Cette délibération prise le 30 juin 1788 resta encore inexécutée. Fraissinet n’ayant pas voulu s’y soumettre, étant d’ailleurs dans l’impuissance de payer l’indemnité stipulée.

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    © Viinz

    Carrière de marbre incarnat de Caunes-Minervois

    La ville jouait vraiment de malheur ; l’exécution de la fontaine semblait impossible ; les lenteurs déjà subies avaient paru dégoûter le public du projet primitif. Une réaction s’était faite contre le marbre de Caunes, si vanté le premier décembre 1752. 

    Au commencement d’avril 1767, M. Paul Siman, premier consul, représentait au conseil : « que le dessin convenu par Barata père ne plaisait guère au goût, et que selon l’avis de tous les architectes, cette fontaine construite en marbre de Caunes eut été fort vilaine, parce que ce marbre n’est pas propre pour être exposé en plain air, à l’eau, à la pluie et à la gelée. »

    On était dans cet embarras lorsque Jean Barata, fils aîné, désirant finir un ouvrage commencé par son père, bien qu’il eût répudié sa succession, offrit par soumission au greffe, d’entreprendre la construction sur un nouveau dessin qu’il présenta, et de la faire en marbre blanc veiné d’Italie, qui est celui qu’on emploie pour les ouvrages exposés à l’air, sauf le grand bassin qui demeurerait en marbre de Caunes incarnat. Il demandait pour cela :

    1. Qu’on lui payât les 6503 livres qui restaient dues sur le bail consenti à son père
    2. 4200 livres en plus
    3. La cession des 35 pièces de marbre
    4. La renonciation à tous recours contre les héritiers Fraissinet

    Avant d’agréer définitivement cette proposition, le conseil voulut qu’une commission composée des consuls, du procureur du Roi de l’hôtel de ville, de MM. Astruc, avocat, Dominique Ramel, François Galibert, bourgeois ; Germain Pinet aîné, négociant ; Mathieu Dufoure, chevalier, Rollin et Dolbeau, ces trois ingénieurs architectes, se prononcent sur le choix à faire entre les plans du père et du fils, et sur le prix réclamé par le nouvel entrepreneur.

    L’avis de cette commission ayant été favorable, le traité primitif fut annulé le 9 avril 1767 et une nouvelle convention conclue avec Jean Barata, qui s’obligea à exécuter, dans le délai de deux ans, la fontaine en marbre d’Italie, savoir : les figures en marbre statuaire, et le reste en marbre blanc veiné, pour 10 500 livres. Le 5 mai suivant, l’intendant donna son approbation et le sculpteur se mit à l’œuvre. Le délai imparti ne put lui suffire, et sans mentionner les diverses délibérations qui intervinrent sur ces réclamations, disons que le 15 octobre 1770, on s’aperçut qu’il convenait de placer la fontaine sur une terrasse proportionnée à la grandeur de la place ; que la construction en fut adjugée en janvier 1771, au sieur Albarède, pour 3351, et que la fontaine ne fut terminée qu’au mois de mai suivant. 

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    Neptune, roi des eaux

    Le 13 de ce mois, le conseil nomma le sieur Duffourc, ingénieur ; Parent, sculpteur, pour conjointement avec le sieur Bertrand fils, maître serrurier, choisi par Jean Barata, être procédé à la vérification de la fontaine. Ces experts constatèrent : « que l’artiste avait non seulement exécuté l’ouvrage conformément au plan et autraité, mais encore qu’il les avait outre-passés, pour donner à certaines parties plus d’agrément : que les écussons du roi laissaient seuls quelque chose à désirer. » Sur ce rapport et malgré cette légère imperfection, le conseil délibéra le 3 juin de la même année qu’il y avait lieu de compter à Barata le solde du prix convenu, et de plus une indemnité de 700 livres pour frais imprévus, vu « que les citoyens témoignent beaucoup de satisfaction de cet ouvrage. Le surlendemain Barata fut payé et donna sa quittance définitive. La fontaine coûta donc à la ville une somme totale de 19938 livres, ainsi décomposée : 5297 livres payées à Barata père, 11200 à Barata fils, 3351 à Albarède pour la terrasse.

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    © Aude Pays Cathare

    La tradition populaire nous apprend que de grandes fêtes eurent lieu non seulement à cette occasion, mais encore à l’arrivée des principales pièces. Toute la population se rendit à l’écluse de Foucaud, et il fallut même démolir la porte de Toulouse pour introduire le bloc d’où est sortie la coquille ; mais ces faits n’ont pas laissé de trace dans les registres officiels.

    Anno Domini MDCCCLXXI

    Antonio Thoron ; Joanne Pont ;

    Arnaldo Mauzot ; Ludovico Bernard ;

    Procuratore Regio

    Joanne Francisco Besaucèle

     

    Grata Tuus, Carcasso, ferte dûm

    Munera Lanæ

    Agnus ; opes variæ, fonts ut unda, fluent.

     

    Quas tulit anmis

    Atax pulcherrina nympha decoræ

    Sedis amans, querulo murmure,

    mæsta fugit.

     

    Marmora temus edens,

    edet hæc insigna Regis.

    Temporis invidiam vincet amore pater.

     

    Ut fugit unda fluens,

    Fugient sic ludicra cæcæ

    Munera fortuna ; nec manet usque favens.

    Ingratitude des hommes ! Le marbre porte à la postérité le nom des consuls de Carcassonne, et pas un ne sait le nom du créateur de la fontaine, et il faut soulever la poussière de nos vieux registres pour apprendre que nous devons ce monument à l’habile ciseau de Jean Barata de Massa-Carrara, dans les états du duc de Modène.

    Sources

    Eugène Birotteau,

    ancien maire de Carcassonne

    15 septembre 1849 

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