Faut-il nous émouvoir de n’avoir pas vu paraître depuis fort longtemps, une biographie inédite du poète alité de la rue de Verdun ? Oui, sans aucun doute. Paul Giro réussit la gageure de sortir la mémoire de Bousquet du carcan régionaliste, dans lequel on s’applique à l’enfermer depuis trente ans. D’ailleurs, c’est précisément à cette date que l’auteur, sur les conseils d’amis, commença sa recension. Expurgeant toutes idées convenues, s’en tenant strictement à l’étude critique d’une abondante correspondance, Paul Giro nous livre un autre regard sur Joë Bousquet.
« Le domaine où ces idées reçues sont peut-être les plus répandues est celui de la période militaire de sa vie, que couvre le premier tome de cette ambitieuse biographie. Non, le blessé de Carcassonne n’a pas devancé l’appel lors de la Grande guerre ; non, à aucun moment de cette guerre il n’a été lieutenant ; non, cette blessure ne se produisit pas, le 27 mai 1918, sur le territoire de Vailly (Aisne), mais sur le plateau de Brenelle ; non, au sein des troupes françaises, on ne comptait pas l’Oberleutnant Max Ernst ; non,, ce qui a frappé Joe Bousquet, ce ne fut pas une « balle allemande », mais un éclat de schrapnel ; et enfin non, ce projectile — qui le priva de l’usage de ses jambes pour les restant de ses jours — ne lui sectionna pas la colonne vertébrale… En s’appuyant sur de nombreux documents inédits (et en particulier la considérable correspondance de Joe Bousquet), Paul Giro remet à sa place véritable cette blessure trop fameuse — dont on fait le centre et la matrice de tout, y compris du processus créatif dans lequel le poète devait ultérieurement s’engager. Avant elle, en vérité, il souffrit d’un « mal d’enfance » (pour reprendre le titre de l’un de ses livres), d’un « mal natal » : cette mélancolie, au sens presque nosologie, l’a empêché à jamais, à la suite du traumatisme subi lors d’une naissance catastrophique, de se sentir comme étant tout à fait au monde. La vie amoureuse de Bousquet, qui a fait la matière de tant de gloses, est, depuis ses irrétrouvables rêves d’enfance, mise ici au premier rang des « champs d’application » de sa mélancolie… Jusqu’à ce soir de novembre 1916 où, assistant au Werther de Massenet à l’Opéra de Béziers, le sous-lieutenant Bousquet rencontra une jeune femme qui lui inspira sur-le-champ ce qu’André Breton nommera « le mystérieux, l’improbable, l’unique, le confondant et l’indubitable amour » : elle s’appelait Marthe Marquié. Comme dans une tragédie grecque, un processus était dès lors fatalement enclenché, qui devait atteindre son acmé le 27 mai 1918. »
Paul Giro est né à Carcassonne le 17 avril 1950 dans la rue Armagnac, cinq mois avant la mort de Joe Bousquet. Après des études au lycée Paul Sabatier où il fit la connaissance de René Nelli, il entra en Khâgne au lycée Pierre de Fermat de Toulouse. À Paris, il intègra d’abord Science Po puis l’ENA. Haut fonctionnaire, il fut Chargé de mission au Conseil constitutionnel auprès de Robert Badinter.
Joe Bousquet, d’une mort l’autre fait partie d’une trilogie dont le premier tome se nomme Mourir (1897-1918). Les deux autres tomes sortiront aux printemps 2027 et 2028. On peut se le procurer à Carcassonne à librairie Breithaupt, rue Courtejaire. On peut aussi le commander en ligne aux éditions Claire Paulhan. 460 pp. 28 €
Séance de dédicaces au Festival du livre, samedi 12 avril à 17 h, Grand Palais (Paris)
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