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Evènements

  • L'affaire du Couvent de Sainte-Gracieuse, rue Trivalle

    En 1793, les R.P Capucins avaient été chassés et dispersés du monastère que l’on connaît de nos jours sous le nom de Notre-Dame de l’Abbaye, rue Trivalle. Les bâtiments devaient passer sous la coupe des révolutionnaires et être vendus avec les Biens nationaux. Il faudra attendre le début des années 1860 pour que des religieuses de l’Ordre de Marie-Thérèse s’y établissent à nouveau en créant une maison d’éducation catholique. Elles lui donnèrent alors le nom de Sainte-Gracieuse, en hommage à une martyr dont les restes reposent dans la chapelle.

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    Au mois, d’août 1871, un fait totalement méconnu aujourd’hui de nos historiens locaux va déclencher un véritable séisme non seulement à Carcassonne, mais dans la France entière. L’affaire de Sainte-Gracieuse, ainsi dénommée par les chroniqueurs de l’époque, débute par le dépôt d’une plainte au tribunal de Carcassonne. Monsieur Merlac, propriétaire à Narbonne, sur la foi des accusations de viol portées par sa fille Alix contre les religieux du Couvent de Ste-Gracieuse, entend bien défendre l’honneur perdu de son enfant. Que diable s’est-il donc passé ? La jeune fille de dix-huit ans et pensionnaire de cette école d’éducation, prétend que sa cousine Nancy Bouis, âge de trente-six ans, l’avait amenée trois ans auparavant au couvent tenu par mes religieuses de Marie-Thérèse. Là, trois sœurs (St-Paul, Marie et St-Luc) l’auraient prise de force dans une cellule située au fond d’un souterrain. On l’aurait jeté sur un lit et l’abbé Henri, vicaire de Saint-Gimer, se serait alors précipité sur elle et l’aurait violée. Deux autres prêtres seraient entrés et chacun leur tour, en auraient fait de même. Alix Merlac accusa l’abbé Vidal de l’avoir violée le 16 août 1868, jour de St-Roch, à 20 heures dans l’église Saint-Vincent. Après quoi, l’abbé Sigé, son confesseur et curé de la cathédrale, se serait servi de sa position pour l’obliger à demeurer au couvent afin de servir d’instrument à leurs plaisirs.

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    Le 17 mars 1872, le chef du parquet et le juge d’instruction, assistés d’un greffier, se rendirent au couvent accompagnés de la plaignante pour effectuer des constatations. Le curé, objet des accusations, prisonnier dans la loge du concierge du Palais de justice, fut remis en liberté. Les autres prêtres démentirent avec vigueur avoir abusé de la jeune femme. Néanmoins, pendant la durée de l’instruction, l’évêché dut prendre des mesures à titre conservatoire. L’abbé Henri, vicaire de Saint-Gimer, fut envoyé en disgrâce à Mérone. L’abbé Sigé, dans une petite paroisse près de Castelnaudary.

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    Le cloître

    Les investigations montrèrent très vite que tout dans l’accusation était chimérique. Sur la plaignante, aucun indice ne laissait supposer qu’elle disait la vérité et peu-à-peu, on fut certain qu’elle n’avait pas été déflorée. Les états des lieux qu’elle avait décrits ne correspondaient point à ses précisions, et plus on avançait dans les recherches, plus les alibis se multiplièrent. A chaque fois, l’enquête mettait en évidence un fait contraire à celui que Mlle Mérlac mettait en avant. Une ordonnance de non lieu fut alors prononcée en faveur des abbés Sigé, Henri et Vidal, des sœurs St-Paul, St-Luc et Marie, de la mère supérieure et de Madame Bouis. Les accusés poursuivirent Alix Merlac pour dénonciation calomnieuse et au bout de son procès qui révéla ses mensonges, son avocat Me Agnel réussit à obtenir l’acquittement. Les experts ayant pu prouver la fragilité mentale de la jeune femme, la défense réussit à plaider la folie. On n’entendit plus parler d’Alix Merlac, ni d’ailleurs de cette affaire qui suscita bien des polémiques entre défenseurs de l’église et anticléricaux.

    Au cœur de cette affaire se trouva le député-maire de Carcassonne, Théophile Marcou. Patron du journal « La Fraternité », cet anticlérical viscéral titra avant même le début de l’enquête :

    «  Accusation de viol, d’attentats à la pudeur portés par Mlle Merlac de Narbonne, contre les religieuses du Couvent de Ste-Gracieuse de Carcassonne et divers prêtres du diocèse. »

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    Théophile Marcou

    Les évènements prirent alors une tournure politique à une époque où la Troisième République faisait la chasse aux cléricaux. Louis Veuillot (1813-1883), journaliste légitimiste et catholique fervent entra dans la danse en fustigeant Marcou de ses manchettes assassines dans l’Univers :

    « Le citoyen Marcou est un vieux rouge, avocat de profession, déporté au 2 décembre, préfet du 4 septembre, dégommé, maire de Carcassonne et président du Conseil général de l’Aude. Ledit Marcou est fils d’un curé défroqué et d’une religieuse qui avait jeté sa guimpe par-dessus les moulins. »

    Au milieu de cette triste affaire, une victime… Le père d’Alix, Joseph Adolphe, qui, certainement déshonoré par la tournure des évènements, se donna la mort par empoisonnement le 9 avril 1872. Là, où il eut fallu un peu de décence, les belligérants se servirent de ce terrible forfait pour poursuivre leurs querelles politiques. Marcou accuse les Jésuites d’avoir détruit les preuves de la culpabilité des religieux. Il remet même en cause la version du suicide le 14 avril 1872 dans son journal :

    « Pourquoi M. Merlac s’est-il suicidé . C’était un homme religieux, légitimiste et pratiquant. Avant de mourir, il succombait  aux remords, il se serait repenti et aurait demandé l’absolution ; pendant que le poison achevait  son travail dans ses viscères. Mais est-ce bien le remord qui l’a tué ? C’est peu vraisemblable […] Je ne peux chasser de mon esprit le souvenir d’un empoisonnement d’un prince italien par l’hostie consacrée, quand on lui a donna la communion. »

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    Louis Veuillot

    La réponse de Veuillot ne se fit pas attendre :

    « M. le rédacteur de la Fraternité, maire de Carcassonne, ne dit pas si c’est M. feu l’ex-abbé Marcou, son père, qui lui a conté cette histoire du prince italien, pour lui inspirer une juste horreur de la communion ».

    Sources

    La Fraternité

    Le Figaro / 19 juin 1873

    L. Veuillot / Mélanges religieux, historiques, politiques et littéraires

    L'Univers

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  • Le comblement des fossés médiévaux de la Bastide Saint-Louis

    S’il est avéré dans plusieurs écrits que les anciens fossés bordant les remparts médiévaux de la Ville basse furent comblés par décision de Mgr Armand Bazin de Bezons, la date de ces travaux reste incertaine bien qu’estimée à 1764. On peut légitimement penser que cette entreprise s’étala dans le temps, même si les conditions dans lesquelles elle s’organisa demeuraient jusqu’à aujourd’hui méconnues. Dans la Gazette d’agriculture, commence, art et finances de 1771, nous apprenons le 27 avril de cette année-là, que les ouvriers avait été réduits à la mendicité, en raison du ralentissement économique au sein des manufactures de draps. A cette époque, la ville de Carcassonne était une place forte de la production textile et exportait ses londrins à travers l’Europe. L’industrie drapière faisait ainsi la fortune de nombreux marchands fabricants ; au même instant des familles misérables survivant uniquement grâce à ce secteur d’activité, s’entassaient dans de vieilles masures insalubres bâties dans les lices de la cité médiévale. Sous l’Ancien régime, le droit féodal avait tellement réduit le peuple en esclavage qu’il était considéré comme faire grande œuvre de charité que de lui permettre de ne pas mourir de faim. Ainsi lit-on : « Notre respectable prélat (Armand Bazin de Bezons, NDLR) touché de leur malheur, a sollicité et obtenu, pour son diocèse, sur la remise que le roi fait annuellement à la province, un don à la vérité modique, en comparaison du besoin, mais qui dispensé avec une sage économie, a suffi pour leur procurer les moyens de subsister en travaillant. »

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    La Ville basse en 1810, côté Canal royal du Languedoc

    Autrement dit, le roi n’a pas versé un liard de plus qu’à l’accoutumée à la province. Il a seulement autorisé à ce que l’église en prélève une petite partie pour fournir du travail aux ouvriers. Une mesure que notre ministre des finances et du budget ne renierait pas…

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    Armand Bazin de Bezons, évêque de Carcassonne

    Les fonds de ce secours alloués furent employés sous la direction des officiers municipaux a combler les fossés entourant les vieux remparts. La terre acheminée des hauteurs de la ville par les hommes, les femmes et les enfants leur permit de recevoir un salaire proportionnel à leur labeur. « Cette foule d’ouvriers, empressés à profiter d’une ressource que le ciel semblait leur avoir ménagée dans une saison critique, formait un spectacle touchant que nos concitoyens ne sa laissaient pas d’aller considérer. »

    Les travaux semblables entrepris depuis plusieurs années permirent durant l’année 1771 de supprimer les deux tiers des fossés ceinturant la Ville basse. Au fil et à mesure, les arbres qui avaient été plantés en allées sur ordre de Mgr Bazin de Bezons, dessinèrent les boulevards actuels qui entourent la Bastide Saint-Louis.

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    © ADA 11

    La plantation d'arbres en 1780, côté Jardin du Calvaire

    Nous laisserons à votre appréciation la conclusion suivante qui accompagne l’article de cette Gazette du commerce de 1771. L’auteur en est Monsieur de Saint-Lambert : "C’est en inspirant au pauvre le goût du travail qu’on le tire de la misère. Il ne faut être que machinalement sensible à la pitié pour faire l’aumône  ; mais il faut être bon et éclairé pour faire le bien." Un autre personnage célèbre à ajouté : "Il suffit de traverser la rue pour trouver du travail"

    Source

    Gazette d'agriculture, commerce, arts et finances / Année 1771

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  • Un soldat du 17e régiment de ligne raconte le mutinerie de juin 1907

    L’année 1907 fut marquée dans notre midi languedocien par une révolte vigneronne sans précédent. Dans toutes les villes de la région des manifestations de plusieurs milliers de viticulteurs et de leurs familles, étranglées par la crise de la surproduction vinicole, appelaient à l’aide le gouvernement de la République. L’entêtement de Georges Clémenceau à ne pas vouloir entendre les revendications de ces pauvres hères, fit enfler la rébellion avec le soutien des maires.

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    Narbonne, juin 1907

    A Narbonne, le 20 juin 1907 des échauffourées éclatèrent et Clémenceau ordonna à la troupe de tirer sur les manifestants. Bilan : 5 morts et 33 blessés. Ce massacre créa un choc au sein de la population, mais aussi à l’intérieur du 17e régiment d’infanterie récemment muté de Béziers à Agde. Composé de réservistes et de conscrits, les 600 hommes qui le composaient refusèrent de tirer sur leurs familles, voisins et amis.

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    Cécile Bourrel, victime de Clémenceau

    Le 17e régiment d’infanterie de ligne entrait dans la légende en refusant d’obéir aux ordres. Clémenceau était désavoué… Nous avons retrouvé chez le descendant de l’un des mutins de ce régiment, un manuscrit inédit. Dans celui-ci Monsieur Batut raconte avec précision les faits qu’il a vécus, depuis la mutinerie jusqu’à l’exil en Tunisie. C’est la sanction disciplinaire que subit l’ensemble des hommes du 17e. Contrairement à ce qui a été raconté, aucun d’entre-eux n’est passé devant un cour militaire. Disons qu’en 1914, ils furent parmi les premiers à être envoyés à l’assaut des tranchées allemandes. Est-il besoin d’en dire davantage ? Ce document que nous avons retranscrit après être allé le chercher dans la Haute-Garonne, doit servir pour l’histoire. Nous remercions vivement Olivier Batut, son petit-fils.

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    Compte-rendu de la mutinerie du 17e régiment d’Infanterie. 18 juin 1907

    Pendant les manifestations qui eurent lieu dans le midi pour améliorer l’état de la crise viticole, le 17e de ligne fut consigné au quartier jusqu’au départ pour Agde pour aller faire les tirs ou du moins, pour nous faire quitter Béziers. Le départ fut donné à minuit dans la nuit du mardi 18 juin 1907, mais il dut être retardé à cause de la population biterroise qui se pressait aux abords du quartier Saint-Jacques ne voulant pas accepter notre départ et ce n’est que deux heures plus tard, alors qu’il est arrivé quelques centaines de gens d’armes ayant en tête le commandant du 13e chasseurs de Raskas qui, chargeant sur la foule fit évacuer les avenues et facilita ainsi notre départ qui se passa avec calme sous quelques huées de la foule, tandis que bon nombre de la police secrète venue de Paris faisait en grande hâte la traversée du pont et se dirigeait sur Narbonne. Le trajet de Béziers à Agde se passa avec calme et sans incident, sans éviter d’entendre malgré cela quelques conversations interessantes vis-à-vis de notre départ précipité et imprévu qui n’avait pour objet que d’éviter les troubles qui se passaient à Narbonne déjà ; nous arrivâmes ainsi à Agde dans le même ordre.

    Arrivée à Agde. 19 juin 1907

    Notre rentrée en ville fut triomphale avec le concours de la musique et les clairons et tambours en tête et en réjouissant les habitants qui applaudissaient notre arrivée. Nous nous dirigeâmes à la caserne du 1er bataillon et là, le régiment fut divisé en plusieurs parties pour nous cantonner ; le 2e bataillon, c’est-à-dire la 5e, 6e, 7e et 8e compagnie furent médiocrement placées et tandis que le 3e bataillon (9e, 10e, 11e et 12e compagnies) fut cantonné aux anciennes casernes. La journée se termina ainsi au nettoyage et à l’installation de notre fourbi car il y eut revue des commandants de compagnie, après quoi nous fumes libres pour sortir en ville jusqu’à neuf heures au moment de l’appel. Le lendemain, réveil à quatre heures et départ à quatre et demi pour l’exercice des tirs sur la plage. Nous rentrâmes à huit heures et demi, puis nettoyage des armes et travaux de propreté, comme d’habitude avec calme. La soupe de cinq heures servie, c’est alors que commença le mouvement qui se préparait déjà . Dans le courant de la journée on aperçut à certains cafés, des troupes de civils accompagnés de soldats qui discutaient et s’exaltaient. Les troubles s’envenimaient jusqu’au plus haut point en attendant les neuf heures arrivent.

    Nuit du 20 au 21 juin. Détail de la mutinerie

    Tout le monde rentre au cantonnement sauf quelques-uns parmi le nombre qui ne s’était pas rendu. On se couche, mais au bout d’une heure environ, la scène commence. On entend des clairons se rapprocher en bas, ensuite des coups de crosse de fusils brisant portes et fenêtres, ensuite on aperçut une foule de civils ayant forcé le poste, passant dans les chambres pour pousser les retardataires et mètre le feu à la paille.

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    La caserne Mirabel après la mutinerie

    C’était un fracas épouvantable et au même moment, il s’en passait autant aux casernes Mirabel. La porte de la poudrière fut enfoncée et en se munissant de cartouches à volonté, malgré l’intervention de quelques officiers, qui après ça jugèrent utile de se tirer des pieds car la situation était assez critique, alors les trois bataillons se réunirent, firent le tour de ville clairons et tambours en tête et prirent la route pour Béziers, accompagnés des habitants de la ville qui était sur pied. C’était un brouhaha impossible à décrire. Le général Lacroisade averti en toute hâte, partit à la tête du 81e de ligne qui nous avait remplacé. Il vint à notre rencontre croyant réussir d’arrêter le régiment qui s’atteignirent tous les deux aux environs de Villeneuve, mais ce fut chose inutile et nous arrivâmes ainsi à Béziers crosse en l’air où les habitants ne pouvaient revenir de leur stupéfaction en voyant une pareille anarchie. 

    Journée du 21 juin. Arrivée du général Baillaud.

    Les mutins firent le tour de ville en bon ordre et se rendirent ensuite sur les allées Paul Riquet où fut aménagé un emplacement pour les réconforter. La nouvelle fut répandue en ville et dans les villages environnants comme une traînée de poudre et aussitôt, on voit venir dans les rangs, parents et amis pour nous retirer et nous faire rentrer. Ce n’est qu’après l’arrivée du général Baillaud qui ne put nous embarquer à la gare. Malgré tous ses efforts, il dut renoncer et nous faire rentrer au quartier Saint-Jacques après avoir été contraint par le Comité d’Argelès, et avoir signé qu’il n’y aurait pas de punitions individuelles. Alors le calme se rétablit, tous les magasins réouvrirent et chacun se retira pour rentrer le lendemain avant dix heures aux casernes Mirabel à Agde et attendre paisiblement notre cantonnement qu’on ait pris une décision en réintégrant notre cantonnement de jadis. La journée du 21 fut une fatalité effrayante qui restera longtemps gravée dans nos souvenirs.

    Dimanche 23 juin. Détails

    Le lendemain, après que nous eûmes repris notre place précédente, la journée se passa en promenades et distractions sans aucune permission. On fut à la mer se divertir mais tout en se demandant quand même le sort qui nous était destiné le lendemain.

    Dépôt d’aide. Destination inconnue 23-24 juin 1907

    L’appel de neuf heures sonne. Les commandants de la compagnie font l’appel nominatif de leur compagnie et après avoir rassemblé les hommes, recommandent de faire le sac et de préparer la tenue de campagne pour quitter Agde à une heure encore inconnue, mais pas pour longtemps. A onze heures le réveil sonne, on descend dans la cour, nous formons les faisceaux. Sacs à terre, dans un silence parfait vers une heure du matin, le garde-à-vous est sur les rangs. On défile avec le régiment complet vers la gare. Quelle ne fut pas notre surprise à peine avoir quitté la caserne, nous nous vîmes escortés et encadrés de régiments étrangers. Toutes les rues débouchant au pont étaient barrées par la cavalerie ou gendarmerie pour éviter que les habitants ne viennent troubler notre départ nocturne, et nous sommes arrivés à la gare gardés comme des bêtes fauves. Là, après avoir procédé à l’embarquement et pris place dans le matériel qui était destiné pour nous exiler. Lorsque tout fut terminé, c’était deux heures du matin. Le signal fut donné et le train s’ébranla se dirigeant sur Villefranche-sur-Mer, en attendant de prendre place sur deux cuirassés qui mouillaient au large. C’était environ sept heures du matin, quand on vint nous prendre avec des petites chaloupes sur le quai ou nous étions encore escortés par deux régiments de chasseurs alpins. Nous étions à nous demander où nous allions.

    Détail des cuirassés. Voyage sur la route d’Azur.

    L’embarquement se passa sans tumulte, mais nous étions tous anxieux. On s’interrogeait les uns les autres mais impossible de savoir, car les officiers même ignoraient le lieu de destination. L’émotion était grande en général et une fois que nous eûmes tout arrangé et installé, nos bateaux furent d’abord les curiosités du moment, car la plupart d’entre-nous n’en avaient jamais vus. Ce furent le Desaix et le Du Chayla qui nous transportèrent.

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    Cuirassé Le Desaix

    Le premier sur lequel j’étais, mesurait une longueur de 112 mètres sur 32 de large, muni de quatre tourelles avec chacune sa pièce de campagne et marchant à une vitesse de 40 kilomètres à l’heure. Après avoir stationné une demi-heure environ pour transmettre des ordres par télégraphie sans fil, nous reprîmes notre route jusqu’à Sifra que nous atteignîmes après 56 heures de traversée qui ne fut longue car l’équipage qui se composait de 528 hommes, nous tint compagnie durant le trajet. Il n’y a pas eu de malades. La mer fut très calme, ce qui évita des désagréments. Les heures de repas étaient sonnées avec le clairon comme si nous étions dans le quartier ; l’ordinaire était à peu près convenable et nous avions un quart de vin à chaque repas comme les matelots.

    Arrivée à Sfar. Continuation du voyage. 28 juin 1907

    Le débarquement se fit avec des grandes barques conduites par des indigènes et remorquées par un vapeur pour arriver au port. Là, on commença à entendre parler le langage tunisien et on ne tarda pas à rigoler bientôt, et une fois pied à terre, nous fûmes escortés par un débarquement de tirailleurs et de Spahis qui nous portèrent la soupe du soir. On nous rangea dans le vieux port en face le quartier des Spahis. Nous mangeâmes la soupe maigre qui nous fut servie, car maigre c’est le cas de le dire, la soupe l’oignon et ensuite des pommes de terre en salade avec de l’oignon. Enfin, c’était très médiocre. Il fallut serrer la ceinture ; c’était le commencement. Nous quittâmes bientôt Sfar, petite ville commerçante et coquette où les mines de super-phosphates font travailler la compagnie d’intérêt local. Nous fûmes prévenus de faire l’échange de la monnaie et deux heures après nous suivions encore notre route pour arriver, répondant à notre destination exilée que nous avons trouvé encore plus étrange et plus sauvage après avoir parcouru 205 kilomètres de plus pour arriver à Gafsa. A 4h50, nous avions cependant terminé le voyage et c’était sans regrets car la fatigue commençait à se sentir.

    Gafsa, lieu de garnison. Installation de notre camp le 29 juin 1907

    Le 17e d’infanterie, régiment des mutins arriva à Gafsar le samedi 29 juin à 4h50 du matin sous la direction du commandant Villarcin, chef du détachement qui forme la colonne par quatre et réunissant les clairons et quelques musiciens qui restaient. Nous faisons les trois kilomètres qui séparent de la gare à la ville et qui ne furent pas long malgré la fatigue, car l’étrange paysage qui se présentait à nos yeux, cette campagne déserte par les rayons brûlants du soleil, on aperçut déjà aux environs de la ville quelques chameaux alors en masse qui venaient s’alimenter d’eau au ruisseau appelé l’Oued. Il sert d’alimentation à quelques oasis et jardins potagers qui environnent la ville. Arrivant sous les murs on fait une pose. Les clairons et la musique  se rangent et nous rentrons en ville triomphalement, mais quelle ne fut la surprise des indigènes voyant arriver un régiment inconnu.

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    Gafsa en 1907

    C’était vraiment curieux à voir marchant tous la tête et les pieds nus et revêtus simplement d’une toile blanche passée sur les épaules. Les maisons basses dégageant une odeur âpre et maussade, nous arrivons enfin au campement définitif, habité auparavant par la 1ère compagnie de disciplinaires que nous avions remplacée. Nous posons sac à terre, nous formons les faisceaux et nous attendons que les commandants de compagnies se soient consultés pour le casernement affecté à chaque compagnie pendant le séjour à Gafsa. 

    Existence du 17e régiment. Curiosité du paysage.

    Le voisinage ainsi que le pays furent plus agréables qu’ils ne paraissaient être tour d’abord, la ville quoique très misérable est beaucoup peuplée d’arabes et de juifs. Comme commerces, il n’y en a pas du tout, sauf quelques petites boutiques de juifs, deux cafés et enfin le Grand café et hôtel Reboul qui était le principal centre des officiers et le seul et unique. Comme police, elle était composée de la gendarmerie puis aussi la Casbah ancienne, forteresse de la ville qui est journellement gardée par un petit détachement de Spahis au nombre de quinze, y compris le maréchal-des-logis et le brigadier. Il y a ensuite deux mosquées avec chacune sont marabout derrière lesquelles se trouvent une piscine (bassin) entre quatre murs où l’eau y est conduite par canalisation. Nous y allons à la baignade trois fois par semaine qui est surnommée la Termelay-Berp, qui est à 28°. Il y en a également d’autres dont l’eau est soufreuse et à la couleur et l’odeur du soufre situées à 5 kilomètres de la ville, connues sous le nom de Djérid-Bayard, qui sert à alimenter la ville. La ville est abritée au nord et nord-ouest par deux petites chaînes de montagnes qui ne sont pas longues ni bien élevées, dont voici les noms ; le Djebel-Assala et les Djébel Ben Younès, qui dominent sur la route.

    Exercices de manœuvres de la garnison

    La route de Kairouan laisse au pied de la montagne le cimetière qui n’a pas la même aspect qu’en France. Viennent ensuite deux grandes grottes qui sont habitées par des gourbis arabes où ils enferment une grande quantité de bestiaux, tels que moutons et chèvres, vaches et chameaux. Tandis que le côté Sud de la villes bordé de quelques jardins potagers et de palmiers qui est la principale récolte du pays.Depuis que nous sommes à Gafsa, la vie est à peu près passable comme service, grâce au père de famille Vilarem qui est un homme juste et patient. Le détachement marche bien avec l'aide du lieutenant Rouanet qui fait fonction de chef de musique, on a à cette occasion reconstitué la musique et la clique. Aussi trois fois par semaine, on fait du service en campagne, les autres jours on fait le service quotidien et le samedi, exercice pour tous les employés. On rentre en défilé avec la musique, clairons et tambours en tête. Le climat a été un peu dur à cause de la chaleur qui montait jusqu’à 41° à l’ombre, et la nuit du Sirocco qui nous assaillit la première huitaine. Entr’autre, ce fut la nourriture qui nous étonna le plus car les viandes n’étaient pas bonnes. Les légumes étaient stériles et le pain était mauvais ; étant alimenté à la quinine pour éviter les fièvres. Heureusement que les siestes étaient longues quoique mal couchés sur paillasses d’Alfa.

    Revue du 14 juillet. Détails de la journée

    Le journée du 14 juillet fut cependant très agréable et se passa en promenades et distractions. Le réveil fut d’abord comme d’habitude puis il fallut se préparer pour la revue, car le colonel du 2e tirailleur De Fousse étant venu pour ouvrir une enquête au sujet de la mutinerie qui n’eut d’ailleurs aucun résultat, voulut tout de même profiter de l’occasion pour nous passer la revue. Malgré que nous fussions dépourvus de la tenue correcte, nous sommes sortis jusqu’à la Casbah et après avoir exécuté quelques mouvements d’ensemble, on nous a fait ranger sur deux rangs et là, le colonel suivi d’un officier d’ordonnance et du chef de corps, la revue eut lieu. Nous avons été félicités malgré être désignés mutins et nous sommes rentrés au quartier en défilant par sections au pas de gymnastique, avec un ordre parfait. La nourriture ce jour-là fut différente aux jours précédents. D’abord, une bonne soupe très excellente puis la viande, ensuite une variation de salade russe, un peu de fromage comme dessert et un quart de vin, puis on fit 4 heures de sieste.  Au souper, Macaroni au fromage (gratin bâtard), comme dessert un peu de confiture en boite, un quart de vin et encore un cigare. Aussi tout le monde était d’une parfaite et grande réjouissance.

    Clôture de la fête. Fin de soirée

    La soupe étant terminée, tout le monde sort en ville un peu et la nuit tombant bientôt, la musique se réunit bientôt devant le café Reboul où sont les officiers pour y jouer un petit concert choisi que l’on écouta avec satisfaction. Après ça, il y a eu la retraite, accompagnée de bombes et de fusées et un feu de joie, puis le bal commença dans la salle du café, mais il fallut rentrer car c’était l’heure de l’appel. Les officiers furent libres pour terminer leur petite soirée, car les danseurs étaient en très petit nombre encore très médiocres, vu que les français qui habitaient la ville étaient en nombre restreint. Depuis lors, la musique joua ses concerts au cercle des officiers sous la direction du citoyen Durand qui fait fonction de sous-chef et qui marche à la perfection et aussi ayant gagné l’estime des européens qui habitent la ville. Le dimanche 21 juillet, il y eut un second jour de fête à la gare et on eut de nouveau la permission de 10 heures. Le séjour du 17e mutins à Gafsa a été pour la ville, une amélioration de vie et de mœurs et ainsi qu’un plus de commerce pour ces petits boutiquiers et restaurateurs qui, grâce à nous, se munirent un peu chaque jour des denrées les plus nécessaires.

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    Le camp des mutins à Gafsa

    La vie devint ainsi plus facile surtout lorsque les familles des officiers et sous-officiers furent arrivées en attendant le départ de tout le détachement complet et la dissolution des mutins du 17e d’infanterie.

    Le 17e à Gafsa par M. Batut

    (Sur l'air de La Tonkinoise)

     

    Le Ministère. En colère

    Sur notre geste hardi

    A prononcé la sentence

    Pour faire éprouver sa puissance

    Sans aucune plainte

    Et sans crainte

    Pour Gafsa nous sommes partis

    Adieu parents et amis

    Adieu notre beau pays

     

    Viens et chante sous la tente

    Et souffle le Sirocco

    Dans le jour dehors n’y a personne 

    Chacun dort, boit, en ronchonne

    Pas de fêtes 

    On s’embête

    On s’empifre du coco

    On voit passer les chameaux

    Et l’on pense à Clémenceau

     

    Mais tout passe et repasse

    En France, nous reviendrons

    Nous reverrons notre village

    Nous passerons nos bagages

    Plus de peine

    Ni de haine

    Tous en cœur nous reprendrons

    Les modestes prétentions

    Des malheureux vignerons

     

    Nous avons là-bas les berbères

    Et des mamous et des mouquères

    Des mauresques plébéiennes

    Et des juives praticiennes

    Elles ne valent pas les Agatoises

    Ni les bibi, les Bitteroises

    Sur ce point malgré Fatma

    Béziers enfonce Gafsa

     

    Tandis que dans la métropole

    Les dépu-pu, les députés se la gondolent

    Pour eux festins et ripailles

    Et pour nous, la botte de paille

    Les repus de la verdure

    Vont se gaga, se garantir la hure

    Et ces ultimes farceurs 

    Nous tiennent sous l’Equateur

     

    Nous chanterons l’air à la mode

    Guerre à la Frau… Guerre à la fraude

    A bas l’infâme sucrage

    Pour toujours sus au mouillage

    Nous ne voulons que la justice

    Il faudra bien que cela finisse

    Comme le vin naturel

    Le bon droit est immortel. (4 août 1907)

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    Mutin de Thézan-les-Béziers à Gafsa

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