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Musique et patrimoine de Carcassonne

  • La Cité de Carcassonne par Antoine Guillemet (1841-1918)

    Elève de Corot et plus tard proche de Manet, Monet et Courbet, Jean Baptiste Antoine Guillemet est considéré comme l'un des maître du paysage de la fin du XIXe siècle. Il naît à Chantilly en 1841 de Louise Durosoy dont il porte pour un temps le nom, en l'absence de père connu. Ce n'est que deux ans plus tard qu'Arsace Guillemet consentira à le reconnaître. Au mois de février 1911, le journal "L'excelsior" nous apprend que le peintre "achève à l'atelier un tableau d'imposantes dimensions, où la Cité dresse ses nobles murs et ses tours sarrasines au-dessus du vieux pont romain et des campagnes aux lignes fermes, dans joie du soleil." Il est probable que Guillemet ait posé son chevalet durant l'année 1910 sur les bords de l'Aude en contrebas du Pont vieux. La couleur du feuillage nous laisse penser que ce fut à l'automne, par l'une de ces après-midi où le soleil n'a pas encore quitté sa belle exposition. La barque près de la rive du fleuve témoigne de la présence d'une sablière à cet endroit. En effet, les ouvriers procédaient à l'extraction du sable et l'importaient sur leurs embarcations ; ceci se retrouve sur des cartes postales de cette époque. Ceci pourrait également expliquer le choix de l'endroit que Guillemet aurait pu repérer grâce à une photographie. Autre détail... Nous avons trouvé des Guillemet natifs de plusieurs villages de l'Aude au XVIIIe et XIXe siècle, notamment à Saint-Hilaire. Au XVIe siècle, un curé du chapitre cathédral de Carcassonne s'appelait Guillemet. Est-ce à dire qu'il avait de la famille dans l'Aude ?

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    En 2019, le lieu où Guillemet posa son chevalet à la même époque. 

    Cette toile, Guillemet la présenta au Salon des Artistes Français en avril 1911 avec un autre tableau tiré de son pinceau, "La plage de Villiers". Si "La Cité de Carcassonne" remporta le premier tour de scrutin, elle fut battue au second tour par une toile de Renard. Les gazettes de l'époque rapportent : "Il nous découvre un quadrilatère ensoleillé, solidement bâti sur sa hauteur, avec, dans le bas, une vaste vallée, dont la fraîcheur n'a rien à envier ni à Equien, ni à Moret, paysages favoris du grand paysagiste." (Le soleil / 29 avril 1911). "La Cité de Carcassonne, bellement peinte par Guillemet, est un petit paysage, simple esquisse, mais du plus vigoureux accent et enlevée comme par jeu." (La Gazette de France). On apprend que cette toile était destinée au Musée du Luxembourg. Elle sera acquise par l'Etat suite à l'exposition de l'Ecole des Beaux-arts et viendra ensuite enrichir les collections du Musée des Beaux-arts de Carcassonne.

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    Aujourd'hui, elle se trouve dans le bureau du secrétariat du maire à Hôtel de ville de Carcassonne. Elle y jouit d'une belle lumière et d'un bel emplacement, remarqué par tous ceux qui ont ensuite rendez-vous dans le bureau du premier magistrat de la ville. 

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    © Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2019

  • Un soldat du 17e régiment de ligne raconte le mutinerie de juin 1907

    L’année 1907 fut marquée dans notre midi languedocien par une révolte vigneronne sans précédent. Dans toutes les villes de la région des manifestations de plusieurs milliers de viticulteurs et de leurs familles, étranglées par la crise de la surproduction vinicole, appelaient à l’aide le gouvernement de la République. L’entêtement de Georges Clémenceau à ne pas vouloir entendre les revendications de ces pauvres hères, fit enfler la rébellion avec le soutien des maires.

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    Narbonne, juin 1907

    A Narbonne, le 20 juin 1907 des échauffourées éclatèrent et Clémenceau ordonna à la troupe de tirer sur les manifestants. Bilan : 5 morts et 33 blessés. Ce massacre créa un choc au sein de la population, mais aussi à l’intérieur du 17e régiment d’infanterie récemment muté de Béziers à Agde. Composé de réservistes et de conscrits, les 600 hommes qui le composaient refusèrent de tirer sur leurs familles, voisins et amis.

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    Cécile Bourrel, victime de Clémenceau

    Le 17e régiment d’infanterie de ligne entrait dans la légende en refusant d’obéir aux ordres. Clémenceau était désavoué… Nous avons retrouvé chez le descendant de l’un des mutins de ce régiment, un manuscrit inédit. Dans celui-ci Monsieur Batut raconte avec précision les faits qu’il a vécus, depuis la mutinerie jusqu’à l’exil en Tunisie. C’est la sanction disciplinaire que subit l’ensemble des hommes du 17e. Contrairement à ce qui a été raconté, aucun d’entre-eux n’est passé devant un cour militaire. Disons qu’en 1914, ils furent parmi les premiers à être envoyés à l’assaut des tranchées allemandes. Est-il besoin d’en dire davantage ? Ce document que nous avons retranscrit après être allé le chercher dans la Haute-Garonne, doit servir pour l’histoire. Nous remercions vivement Olivier Batut, son petit-fils.

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    Compte-rendu de la mutinerie du 17e régiment d’Infanterie. 18 juin 1907

    Pendant les manifestations qui eurent lieu dans le midi pour améliorer l’état de la crise viticole, le 17e de ligne fut consigné au quartier jusqu’au départ pour Agde pour aller faire les tirs ou du moins, pour nous faire quitter Béziers. Le départ fut donné à minuit dans la nuit du mardi 18 juin 1907, mais il dut être retardé à cause de la population biterroise qui se pressait aux abords du quartier Saint-Jacques ne voulant pas accepter notre départ et ce n’est que deux heures plus tard, alors qu’il est arrivé quelques centaines de gens d’armes ayant en tête le commandant du 13e chasseurs de Raskas qui, chargeant sur la foule fit évacuer les avenues et facilita ainsi notre départ qui se passa avec calme sous quelques huées de la foule, tandis que bon nombre de la police secrète venue de Paris faisait en grande hâte la traversée du pont et se dirigeait sur Narbonne. Le trajet de Béziers à Agde se passa avec calme et sans incident, sans éviter d’entendre malgré cela quelques conversations interessantes vis-à-vis de notre départ précipité et imprévu qui n’avait pour objet que d’éviter les troubles qui se passaient à Narbonne déjà ; nous arrivâmes ainsi à Agde dans le même ordre.

    Arrivée à Agde. 19 juin 1907

    Notre rentrée en ville fut triomphale avec le concours de la musique et les clairons et tambours en tête et en réjouissant les habitants qui applaudissaient notre arrivée. Nous nous dirigeâmes à la caserne du 1er bataillon et là, le régiment fut divisé en plusieurs parties pour nous cantonner ; le 2e bataillon, c’est-à-dire la 5e, 6e, 7e et 8e compagnie furent médiocrement placées et tandis que le 3e bataillon (9e, 10e, 11e et 12e compagnies) fut cantonné aux anciennes casernes. La journée se termina ainsi au nettoyage et à l’installation de notre fourbi car il y eut revue des commandants de compagnie, après quoi nous fumes libres pour sortir en ville jusqu’à neuf heures au moment de l’appel. Le lendemain, réveil à quatre heures et départ à quatre et demi pour l’exercice des tirs sur la plage. Nous rentrâmes à huit heures et demi, puis nettoyage des armes et travaux de propreté, comme d’habitude avec calme. La soupe de cinq heures servie, c’est alors que commença le mouvement qui se préparait déjà . Dans le courant de la journée on aperçut à certains cafés, des troupes de civils accompagnés de soldats qui discutaient et s’exaltaient. Les troubles s’envenimaient jusqu’au plus haut point en attendant les neuf heures arrivent.

    Nuit du 20 au 21 juin. Détail de la mutinerie

    Tout le monde rentre au cantonnement sauf quelques-uns parmi le nombre qui ne s’était pas rendu. On se couche, mais au bout d’une heure environ, la scène commence. On entend des clairons se rapprocher en bas, ensuite des coups de crosse de fusils brisant portes et fenêtres, ensuite on aperçut une foule de civils ayant forcé le poste, passant dans les chambres pour pousser les retardataires et mètre le feu à la paille.

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    La caserne Mirabel après la mutinerie

    C’était un fracas épouvantable et au même moment, il s’en passait autant aux casernes Mirabel. La porte de la poudrière fut enfoncée et en se munissant de cartouches à volonté, malgré l’intervention de quelques officiers, qui après ça jugèrent utile de se tirer des pieds car la situation était assez critique, alors les trois bataillons se réunirent, firent le tour de ville clairons et tambours en tête et prirent la route pour Béziers, accompagnés des habitants de la ville qui était sur pied. C’était un brouhaha impossible à décrire. Le général Lacroisade averti en toute hâte, partit à la tête du 81e de ligne qui nous avait remplacé. Il vint à notre rencontre croyant réussir d’arrêter le régiment qui s’atteignirent tous les deux aux environs de Villeneuve, mais ce fut chose inutile et nous arrivâmes ainsi à Béziers crosse en l’air où les habitants ne pouvaient revenir de leur stupéfaction en voyant une pareille anarchie. 

    Journée du 21 juin. Arrivée du général Baillaud.

    Les mutins firent le tour de ville en bon ordre et se rendirent ensuite sur les allées Paul Riquet où fut aménagé un emplacement pour les réconforter. La nouvelle fut répandue en ville et dans les villages environnants comme une traînée de poudre et aussitôt, on voit venir dans les rangs, parents et amis pour nous retirer et nous faire rentrer. Ce n’est qu’après l’arrivée du général Baillaud qui ne put nous embarquer à la gare. Malgré tous ses efforts, il dut renoncer et nous faire rentrer au quartier Saint-Jacques après avoir été contraint par le Comité d’Argelès, et avoir signé qu’il n’y aurait pas de punitions individuelles. Alors le calme se rétablit, tous les magasins réouvrirent et chacun se retira pour rentrer le lendemain avant dix heures aux casernes Mirabel à Agde et attendre paisiblement notre cantonnement qu’on ait pris une décision en réintégrant notre cantonnement de jadis. La journée du 21 fut une fatalité effrayante qui restera longtemps gravée dans nos souvenirs.

    Dimanche 23 juin. Détails

    Le lendemain, après que nous eûmes repris notre place précédente, la journée se passa en promenades et distractions sans aucune permission. On fut à la mer se divertir mais tout en se demandant quand même le sort qui nous était destiné le lendemain.

    Dépôt d’aide. Destination inconnue 23-24 juin 1907

    L’appel de neuf heures sonne. Les commandants de la compagnie font l’appel nominatif de leur compagnie et après avoir rassemblé les hommes, recommandent de faire le sac et de préparer la tenue de campagne pour quitter Agde à une heure encore inconnue, mais pas pour longtemps. A onze heures le réveil sonne, on descend dans la cour, nous formons les faisceaux. Sacs à terre, dans un silence parfait vers une heure du matin, le garde-à-vous est sur les rangs. On défile avec le régiment complet vers la gare. Quelle ne fut pas notre surprise à peine avoir quitté la caserne, nous nous vîmes escortés et encadrés de régiments étrangers. Toutes les rues débouchant au pont étaient barrées par la cavalerie ou gendarmerie pour éviter que les habitants ne viennent troubler notre départ nocturne, et nous sommes arrivés à la gare gardés comme des bêtes fauves. Là, après avoir procédé à l’embarquement et pris place dans le matériel qui était destiné pour nous exiler. Lorsque tout fut terminé, c’était deux heures du matin. Le signal fut donné et le train s’ébranla se dirigeant sur Villefranche-sur-Mer, en attendant de prendre place sur deux cuirassés qui mouillaient au large. C’était environ sept heures du matin, quand on vint nous prendre avec des petites chaloupes sur le quai ou nous étions encore escortés par deux régiments de chasseurs alpins. Nous étions à nous demander où nous allions.

    Détail des cuirassés. Voyage sur la route d’Azur.

    L’embarquement se passa sans tumulte, mais nous étions tous anxieux. On s’interrogeait les uns les autres mais impossible de savoir, car les officiers même ignoraient le lieu de destination. L’émotion était grande en général et une fois que nous eûmes tout arrangé et installé, nos bateaux furent d’abord les curiosités du moment, car la plupart d’entre-nous n’en avaient jamais vus. Ce furent le Desaix et le Du Chayla qui nous transportèrent.

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    Cuirassé Le Desaix

    Le premier sur lequel j’étais, mesurait une longueur de 112 mètres sur 32 de large, muni de quatre tourelles avec chacune sa pièce de campagne et marchant à une vitesse de 40 kilomètres à l’heure. Après avoir stationné une demi-heure environ pour transmettre des ordres par télégraphie sans fil, nous reprîmes notre route jusqu’à Sifra que nous atteignîmes après 56 heures de traversée qui ne fut longue car l’équipage qui se composait de 528 hommes, nous tint compagnie durant le trajet. Il n’y a pas eu de malades. La mer fut très calme, ce qui évita des désagréments. Les heures de repas étaient sonnées avec le clairon comme si nous étions dans le quartier ; l’ordinaire était à peu près convenable et nous avions un quart de vin à chaque repas comme les matelots.

    Arrivée à Sfar. Continuation du voyage. 28 juin 1907

    Le débarquement se fit avec des grandes barques conduites par des indigènes et remorquées par un vapeur pour arriver au port. Là, on commença à entendre parler le langage tunisien et on ne tarda pas à rigoler bientôt, et une fois pied à terre, nous fûmes escortés par un débarquement de tirailleurs et de Spahis qui nous portèrent la soupe du soir. On nous rangea dans le vieux port en face le quartier des Spahis. Nous mangeâmes la soupe maigre qui nous fut servie, car maigre c’est le cas de le dire, la soupe l’oignon et ensuite des pommes de terre en salade avec de l’oignon. Enfin, c’était très médiocre. Il fallut serrer la ceinture ; c’était le commencement. Nous quittâmes bientôt Sfar, petite ville commerçante et coquette où les mines de super-phosphates font travailler la compagnie d’intérêt local. Nous fûmes prévenus de faire l’échange de la monnaie et deux heures après nous suivions encore notre route pour arriver, répondant à notre destination exilée que nous avons trouvé encore plus étrange et plus sauvage après avoir parcouru 205 kilomètres de plus pour arriver à Gafsa. A 4h50, nous avions cependant terminé le voyage et c’était sans regrets car la fatigue commençait à se sentir.

    Gafsa, lieu de garnison. Installation de notre camp le 29 juin 1907

    Le 17e d’infanterie, régiment des mutins arriva à Gafsar le samedi 29 juin à 4h50 du matin sous la direction du commandant Villarcin, chef du détachement qui forme la colonne par quatre et réunissant les clairons et quelques musiciens qui restaient. Nous faisons les trois kilomètres qui séparent de la gare à la ville et qui ne furent pas long malgré la fatigue, car l’étrange paysage qui se présentait à nos yeux, cette campagne déserte par les rayons brûlants du soleil, on aperçut déjà aux environs de la ville quelques chameaux alors en masse qui venaient s’alimenter d’eau au ruisseau appelé l’Oued. Il sert d’alimentation à quelques oasis et jardins potagers qui environnent la ville. Arrivant sous les murs on fait une pose. Les clairons et la musique  se rangent et nous rentrons en ville triomphalement, mais quelle ne fut la surprise des indigènes voyant arriver un régiment inconnu.

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    Gafsa en 1907

    C’était vraiment curieux à voir marchant tous la tête et les pieds nus et revêtus simplement d’une toile blanche passée sur les épaules. Les maisons basses dégageant une odeur âpre et maussade, nous arrivons enfin au campement définitif, habité auparavant par la 1ère compagnie de disciplinaires que nous avions remplacée. Nous posons sac à terre, nous formons les faisceaux et nous attendons que les commandants de compagnies se soient consultés pour le casernement affecté à chaque compagnie pendant le séjour à Gafsa. 

    Existence du 17e régiment. Curiosité du paysage.

    Le voisinage ainsi que le pays furent plus agréables qu’ils ne paraissaient être tour d’abord, la ville quoique très misérable est beaucoup peuplée d’arabes et de juifs. Comme commerces, il n’y en a pas du tout, sauf quelques petites boutiques de juifs, deux cafés et enfin le Grand café et hôtel Reboul qui était le principal centre des officiers et le seul et unique. Comme police, elle était composée de la gendarmerie puis aussi la Casbah ancienne, forteresse de la ville qui est journellement gardée par un petit détachement de Spahis au nombre de quinze, y compris le maréchal-des-logis et le brigadier. Il y a ensuite deux mosquées avec chacune sont marabout derrière lesquelles se trouvent une piscine (bassin) entre quatre murs où l’eau y est conduite par canalisation. Nous y allons à la baignade trois fois par semaine qui est surnommée la Termelay-Berp, qui est à 28°. Il y en a également d’autres dont l’eau est soufreuse et à la couleur et l’odeur du soufre situées à 5 kilomètres de la ville, connues sous le nom de Djérid-Bayard, qui sert à alimenter la ville. La ville est abritée au nord et nord-ouest par deux petites chaînes de montagnes qui ne sont pas longues ni bien élevées, dont voici les noms ; le Djebel-Assala et les Djébel Ben Younès, qui dominent sur la route.

    Exercices de manœuvres de la garnison

    La route de Kairouan laisse au pied de la montagne le cimetière qui n’a pas la même aspect qu’en France. Viennent ensuite deux grandes grottes qui sont habitées par des gourbis arabes où ils enferment une grande quantité de bestiaux, tels que moutons et chèvres, vaches et chameaux. Tandis que le côté Sud de la villes bordé de quelques jardins potagers et de palmiers qui est la principale récolte du pays.Depuis que nous sommes à Gafsa, la vie est à peu près passable comme service, grâce au père de famille Vilarem qui est un homme juste et patient. Le détachement marche bien avec l'aide du lieutenant Rouanet qui fait fonction de chef de musique, on a à cette occasion reconstitué la musique et la clique. Aussi trois fois par semaine, on fait du service en campagne, les autres jours on fait le service quotidien et le samedi, exercice pour tous les employés. On rentre en défilé avec la musique, clairons et tambours en tête. Le climat a été un peu dur à cause de la chaleur qui montait jusqu’à 41° à l’ombre, et la nuit du Sirocco qui nous assaillit la première huitaine. Entr’autre, ce fut la nourriture qui nous étonna le plus car les viandes n’étaient pas bonnes. Les légumes étaient stériles et le pain était mauvais ; étant alimenté à la quinine pour éviter les fièvres. Heureusement que les siestes étaient longues quoique mal couchés sur paillasses d’Alfa.

    Revue du 14 juillet. Détails de la journée

    Le journée du 14 juillet fut cependant très agréable et se passa en promenades et distractions. Le réveil fut d’abord comme d’habitude puis il fallut se préparer pour la revue, car le colonel du 2e tirailleur De Fousse étant venu pour ouvrir une enquête au sujet de la mutinerie qui n’eut d’ailleurs aucun résultat, voulut tout de même profiter de l’occasion pour nous passer la revue. Malgré que nous fussions dépourvus de la tenue correcte, nous sommes sortis jusqu’à la Casbah et après avoir exécuté quelques mouvements d’ensemble, on nous a fait ranger sur deux rangs et là, le colonel suivi d’un officier d’ordonnance et du chef de corps, la revue eut lieu. Nous avons été félicités malgré être désignés mutins et nous sommes rentrés au quartier en défilant par sections au pas de gymnastique, avec un ordre parfait. La nourriture ce jour-là fut différente aux jours précédents. D’abord, une bonne soupe très excellente puis la viande, ensuite une variation de salade russe, un peu de fromage comme dessert et un quart de vin, puis on fit 4 heures de sieste.  Au souper, Macaroni au fromage (gratin bâtard), comme dessert un peu de confiture en boite, un quart de vin et encore un cigare. Aussi tout le monde était d’une parfaite et grande réjouissance.

    Clôture de la fête. Fin de soirée

    La soupe étant terminée, tout le monde sort en ville un peu et la nuit tombant bientôt, la musique se réunit bientôt devant le café Reboul où sont les officiers pour y jouer un petit concert choisi que l’on écouta avec satisfaction. Après ça, il y a eu la retraite, accompagnée de bombes et de fusées et un feu de joie, puis le bal commença dans la salle du café, mais il fallut rentrer car c’était l’heure de l’appel. Les officiers furent libres pour terminer leur petite soirée, car les danseurs étaient en très petit nombre encore très médiocres, vu que les français qui habitaient la ville étaient en nombre restreint. Depuis lors, la musique joua ses concerts au cercle des officiers sous la direction du citoyen Durand qui fait fonction de sous-chef et qui marche à la perfection et aussi ayant gagné l’estime des européens qui habitent la ville. Le dimanche 21 juillet, il y eut un second jour de fête à la gare et on eut de nouveau la permission de 10 heures. Le séjour du 17e mutins à Gafsa a été pour la ville, une amélioration de vie et de mœurs et ainsi qu’un plus de commerce pour ces petits boutiquiers et restaurateurs qui, grâce à nous, se munirent un peu chaque jour des denrées les plus nécessaires.

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    Le camp des mutins à Gafsa

    La vie devint ainsi plus facile surtout lorsque les familles des officiers et sous-officiers furent arrivées en attendant le départ de tout le détachement complet et la dissolution des mutins du 17e d’infanterie.

    Le 17e à Gafsa par M. Batut

    (Sur l'air de La Tonkinoise)

     

    Le Ministère. En colère

    Sur notre geste hardi

    A prononcé la sentence

    Pour faire éprouver sa puissance

    Sans aucune plainte

    Et sans crainte

    Pour Gafsa nous sommes partis

    Adieu parents et amis

    Adieu notre beau pays

     

    Viens et chante sous la tente

    Et souffle le Sirocco

    Dans le jour dehors n’y a personne 

    Chacun dort, boit, en ronchonne

    Pas de fêtes 

    On s’embête

    On s’empifre du coco

    On voit passer les chameaux

    Et l’on pense à Clémenceau

     

    Mais tout passe et repasse

    En France, nous reviendrons

    Nous reverrons notre village

    Nous passerons nos bagages

    Plus de peine

    Ni de haine

    Tous en cœur nous reprendrons

    Les modestes prétentions

    Des malheureux vignerons

     

    Nous avons là-bas les berbères

    Et des mamous et des mouquères

    Des mauresques plébéiennes

    Et des juives praticiennes

    Elles ne valent pas les Agatoises

    Ni les bibi, les Bitteroises

    Sur ce point malgré Fatma

    Béziers enfonce Gafsa

     

    Tandis que dans la métropole

    Les dépu-pu, les députés se la gondolent

    Pour eux festins et ripailles

    Et pour nous, la botte de paille

    Les repus de la verdure

    Vont se gaga, se garantir la hure

    Et ces ultimes farceurs 

    Nous tiennent sous l’Equateur

     

    Nous chanterons l’air à la mode

    Guerre à la Frau… Guerre à la fraude

    A bas l’infâme sucrage

    Pour toujours sus au mouillage

    Nous ne voulons que la justice

    Il faudra bien que cela finisse

    Comme le vin naturel

    Le bon droit est immortel. (4 août 1907)

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    Mutin de Thézan-les-Béziers à Gafsa

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    © Tous droits réservés / Musique et patrimoine / 2019

  • Exclusif ! Un ancien adjudant allemand présent à Trassanel en août 44 témoigne

    Les violences commises dans le département de l’Aude par les anciens membres de la 5e compagnie du Landeschützenregiment der luftwaffe Lisieux firent l’objet de recherches comme crimes de guerre dès 1948. Plusieurs de ces responsables furent poursuivis et même interrogés.

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    © D. Mallen

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    Le procureur de la République de Lübeck lança une enquête contre le Lieutenant Heinz Mathaüs et les autres soldats de la compagnie qui sema la terreur à Trassanel, Lairière, Ribaute, Villebazy, etc. Le parquet de Düsseldorf en fit de même contre le capitaine commandant la 5e compagnie, Josef Nordstern ; la procédure s’acheva avec la mort de ce dernier. Mis à part l’adjudant Blass dont nous donnons le témoignage concernant le massacre de Trassanel, aucun autre sous-officier ou officier ne voulut reconnaître les faits. A les entendre, ils n’ont pas donné d’ordres, n’ont pas tiré ou bien étaient absents au moment des faits. Le seul témoignage de l’adjudant Blass révéla que la tragédie de Trassanel avait été exécutée par Heinz Mathaüs et  Alfred Schmidt sur ordre du capitaine Josef Nordstern. Les conclusions de la procédure affirment le 22 avril 1963 que « Rien n’indique non plus que les exécutions aient été cruelles. Aucune des personnes interrogées n’a parlé d’une procédure particulièrement brutale et impitoyable. Seul celui qui inflige cruellement douleur et agonie à sa victime par une attitude insensible et sans pitié, tue cruellement. Il faut ajouter à cela que le fait d’infliger des douleurs corporelles particulières ou des souffrances psychologiques est dû à un comportement insensible de la part du coupable. Un tel élément ne peut être constaté ici. Etant donné que les caractéristiques des meurtres d’après l’article 211 SrGB ne sont pas réunies, elles pourraient tout au plus être considérés comme un homicide volontaire d’après l’article 212 StGB. Toutefois, il n’est pas possible de procéder à un examen plus approfondi, étant donné que l’homicide volontaire ne pourrait plus être poursuivi en raison de la prescription depuis l’article 67StGB. En vertu de l’article 67 StGB, le délai de prescription pour les homicides est de 15 ans. Il a commencé à courir à la fin du 8 mai 1945, date à laquelle la prescription était suspendue. Il n’y a pas d’acte juridiquement susceptible d’interrompre la prescription et les poursuites sont donc prescrites le 8 mai 1960. »

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    © David Mallen

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    Nous avons retrouvé l’ensemble de ces archives en Allemagne et nous les avons traduites. C’est donc aujourd’hui, une version inédite du massacre vécu et rapporté par l’un des membres de la compagnie présent ce jour-là à Trassanel, que nous vous livrons. Le seul a avoir reconnu la responsabilité de ses chefs la manière ignoble avec laquelle les maquisards ont été assassinés.

    "Nous avons d’abord ratissé une zone forestière et capturé un sous-lieutenant français. Si je me souviens bien, Schmidt, l’adjudant principal, a demandé à ce sous-lieutenant où étaient cachés les résistants. Un refus ou une fausse information et il serait exécuté. On lui avait promis la vie sauve, et ce sous-lieutenant nous a conduit à la cachette des résistants. Nous avons rencontré environ 80 à 90 résistants équipés d’armes anglaises les plus modernes. Il y a eu une fusillade qui a fait environ 13 morts et 30 blessés. Le reste des résistants s’est rendu et nous avons arrêté de tirer. J'étais alors simple soldat et le lieutenant Matthäus m'a donné l'ordre de compter les morts et les blessés. Ensuite, l’adjudant-chef Schmidt a ordonné d’exécuter une trentaine de blessés en leur tirant une balle dans la nuque. L’adjudant-chef avec deux autres soldats ont tiré sur les blessés. Le massacre a été commis par l’adjudant-chef et les deux soldats, seulement après que la compagnie et les prisonniers eurent repris leur chemin en direction du village où nos véhicules nous attendaient. On entendait encore ici les coups de feu. Les morts ont été laissés sans être enterrés. Je pense que le donneur d’ordres et le responsable est le capitaine Nordstern. C’était le plus haut gradé de notre compagnie et il était le seul à pouvoir donner l’ordre de tuer. Je ne sais pas aujourd'hui si le capitaine Nordstern a regardé la fusillade. J’étais de ceux qui se dirigeait vers le village voisin et je n’ai pas participé au massacre. Je n'ai pas cherché à comprendre après l’exécution.

    Avez-vous entendu le lieutenant Matthäus donner l’ordre à l’adjudant Schmidt de tirer ?

    Oui, je me suis approché de très près et je m’en souviens encore aujourd’hui.Les prisonniers restants, il y avait environ 40 hommes, ont reçu l'ordre de porter les armes capturées, y compris les munitions, sur le chemin du retour vers le village où se trouvaient nos véhicules.  Après notre arrivée dans ce village mentionné dont je ne me souviens plus le nom, -c’était dans une région viticole - les prisonniers étaient plutôt épuisés. Parmi eux se trouvait le sous-lieutenant français qui nous avait montré la position des partisans. Ils ont demandé à boire de l’eau parce qu’il faisait très chaud ce jour-là. L’adjudant principal Schmidt a interdit au prisonnier de boire de l’eau en déclarant que cela n’était plus nécessaire, car ils allaient mourir. Le capitaine Nordstern a donné l’ordre au lieutenant Matthäus de conduire les prisonniers et de les abattre sur place. Six à huit soldats, dont moi-même, sous les ordres du lieutenant Matthäus, ont conduit les prisonniers en colonne depuis le village. Après 600 mètres, près d’une colline, on s’est arrêté. Ensuite, les prisonniers ont dû se mettre sur le chemin latéral de la vigne où ils étaient arrivés. Ils ont dû faire demi-tour et se sont retrouvés dans trois rangées consécutives face à l’ordre d’exécution. Un soldat, dont je ne me souviens plus aujourd’hui, a été chargé de se tenir en position avec une mitrailleuse légère et de procéder à l’exécution. Les autres, dont moi, étaient équipés de mitrailleuses et avaient pour mission de tirer sur les fugitifs. Avant l’ouverture du feu, le lieutenant Matthäus a dit aux prisonniers français : Messieurs, c’est fini.

    Ensuite, les prisonniers français se sont approchés et ont demandé grâce en français et que ceux-ci voulaient travailler en Allemagne. Malgré cela, Matthäus a donné l’ordre d’exécution. Cette fin fut si cruelle que ces gens ont été tués comme des animaux. Ils ont presque tous reçus de longs tirs et ont été littéralement noyés dans leur propre sang. Par la suite, les prisonniers gravement blessés furent achevés avec un Luger P08. Je ne sais plus qui l’a fait. J’ai été tellement ému que je n’ai pas pu regarder et, pour cette raison, je ne peux pas dire qui, parmi le peloton de l’escorte et de la fusillade, a tiré sur la tête. Je voudrais faire remarquer, qu’avant la fusillade, le soldat à la mitrailleuse ne voulait pas exécuter l’ordre .Il a fallu environ deux minutes et une demande répétée du lieutenant Matthäus pour que ce soldat exécute l’ordre. Le nom de ce soldat, je n’ai plus aujourd’hui. J’étais moi-même à droite du mitrailleur. Après les premiers coups de feu, une partie des prisonniers a essayé de s’évader et de s’enfuir. Ensuite, le peloton d’escorte a ouvert le feu avec ses mitrailleuses. J’ai tiré aussi, pas sur les prisonniers, mais dans les airs. Je pense que j'étais le seul à ne pas avoir tiré sur les prisonniers. Environ 4 à 5 de ces prisonniers se sont échappés dans les vignes. Ces morts non plus, n'ont pas été enterrés et sont restés comme ils étaient tombés. 

    Nous avons ensuite marché jusqu’au village, montés dans nos véhicules et nous sommes partis vers Carcassonne. Le lieutenant Matthäus a informé le capitaine Nordstern que l’exécution avait été effectuée. Le soir même, à la cantine de Carcassonne, le capitaine Nordstern célébrait sa victoire sur les résistants et leur exécution. À cette occasion, j’ai échangé des mots avec le capitaine Nordstern. J’ai dit au capitaine Nordstern : "Vous vous prenez pour un héros, même si c’est la pire boucherie que j’ai jamais vu. » J’ai quitté la fête sans boire. Le capitaine Nordstern, le lieutenant Matthäus et l’adjudant principal Schmidt ont organisé cette nuit-là une vraie soirée de beuverie."

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    © Le Maitron

    La grotte des maquisards

    Ces interrogatoires jusqu’à aujourd’hui ignorés et jamais publiés permettent d’avoir une version du côté de l’ennemi. Contrairement à ce qu’a écrit Félix Roquefort dans son livre « Ils sont entrés dans la légende », les maquisards n’ont pas été achevés à coup de baïonnettes dans la grotte. Un témoignage qui n’a pu que lui être rapporté, puisque le frère de Pierre et Christophe ne s’y trouvait pas. Vous me direz, à juste titre, que cela n’enlève rien au caractère criminel de cette affaire. Les Allemands ont-il permis aux maquisards de boire à la fontaine de Trassanel, comme certains l’ont dit ? Enfin, dans quelles conditions certains maquisards ont pu s’enfuir par les vignes sans être tués ? Nous avons publié les noms de ces uniques rescapés (Valéro, Amor, Gonzalez, Demercier, Doutre) identifiés par la gendarmerie. Seuls Bouisset et Tahon reçurent le coup de grâce et s’en sortirent ; leurs témoignages ne sauraient être remis en cause.

    Les Allemands ont capturé Pierre Roquefort, Léon Juste, Jean Hiot, Munaretto, Chiocca et Gaby Gérard. Les trois premiers périront à Baudrigues le 19 août 1944 ; les autres seront relâchés le même jour et formuleront des prétextes assez suspects. Munaretto sera acquitté. Chiocca sera  au Comité départemental de Libération et engagé ensuite comme secrétaire du député-maire communiste de Marseille. Gaby Gérard, fera partie de la Cour martiale qui jugera les Miliciens en septembre 44. Encore aujourd’hui, rien n’explique la libération de ces hommes avec Emile Delteil, quand leurs frères d’armes furent lâchement massacrés à Baudrigues. Nous avons bien une idée…

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