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  • L’Eldorado de Carcassonne à la fin du XIXe siècle

    Dans ce Faubourg du Palais, nouvellement construit et dont nous avons parlé lors de précédents articles, se sont établis avocats, notaires, architectes et industriels. Les terrains pris sur d’anciennes parcelles agricoles à de riches propriétaires comme Joseph Teisseire, juge au Tribunal civil de Carcassonne, ont permis l’édification de très belles demeures. En cette seconde moitié du XIXe siècle, la bonne société aime se divertir dans les café-concerts et les salles de spectacles à l’instar des cabarets parisiens de la butte Montmartre. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les artistes parisiens lors de leurs tournées nationales figurent à l’affiche de l’Alcazar ou des Folies Carcassonnaises. Quand cette dernière salle de spectacle ferme définitivement son rideau en 1880 sur le boulevard du canal (face à l’actuel collège Varsovie), Joseph Théodore Sabatier achète un terrain dans le faubourg du palais. Aidé par son épouse Marie Adélaïde Peyre, limonadière de son état, le négociant fait bâtir à partir du printemps 1882 une nouvelle salle : L’Eldorado. En un temps record, l’entrepreneur Barthélémy Marty, charpentier à Rouvenac, fait élever un bâtiment dessiné selon les plans de l’architecte Léopold Petit. A peine n’a t-on pas le temps d’essuyer les plâtres que l’Eldorado est inauguré le 14 juillet 1882 malgré un manque évident de finitions. En vérité, les décorations et ornements prévus par le toulousain Ganin ne seront jamais achevés faute de moyens suffisants : « De gracieuses cariatides devaient encadrer la loge centrale et les loges d’avant-scène. Chaque chapiteau séparant les loges intermédiaires devait recevoir les attributs de musique des plus fins. La coupole devait être encadrée dans des arcs-doubleaux sur pendentifs supportés eux-mêmes par de grandes colonnes corinthiennes. Tous les tons de la salle devaient être , or vert, or jaune sur fonds de velours grenat. L’argent fit défaut, l’architecte ne put exécuter ses plans. Cette salle inachevée, bien éclairée par de magnifiques lampes à arc produit toutefois son effet ; l’acoustique est très réussie. »

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    L'Eldorado pouvait s'inspirer de celui de Paris

    Son fondateur ne survivra pas longtemps après l’inauguration. Emporté brutalement par la maladie au mois d’octobre 1882, l’affaire sera déclarée en faillite peu de temps après. La veuve Sabatier conserva néanmoins le bâtiment qu’elle mit en location entre les mains de plusieurs gérants. On ne compte pas le nombreuses descentes de police et les contraventions pour infractions à la loi sur les jeux de hasards. En fait de théâtre, c’est également durant la nuit un tripot où l’on joue à la boulotte ou au baccara. Fermé pendant quelques temps, l’Eldorado-Concert finit par réouvrir le 14 novembre 1889, mais la valse des directeurs se poursuit. Monsieur Teisseire, le plus sérieux d’entre-eux diversifie les activités de la salle pour une meilleure rentabilité.

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    Eloi Ouvrard

    Les meilleures vedettes de la scène parisienne comme les comiques troupiers Polin ou encore Ouvrard, remplissent de joie une assistance fournie. Nous n’évoquons pas ici le nom du célèbre interprète de « J’ai la rate qui se dilate, j’ai le fois qui est pas droit », mais celui de son père, Eloi Ouvrard (1855-1938). Il faut dire qu’à Carcassonne, le public, même à cette époque, boudait quelque peu l’opéra lui préférant la légèreté des opérettes et des revues. Les troupes en garnison assuraient la recette de ces soirées pas toujours du meilleur goût.

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    L’Eldorado pouvait également servir de tribune politique lors des élections municipales aux divers candidats, mais également de salle d’enchères. Pour exemple, citons du 16 au 19 juillet 1895 l’extraordinaire vente sur saisie du riche mobilier du château de Malves sur la tête de Catherine D’Esquieu, épouse du marquis d’Alex. Il ne serait pas étonnant que les Gamelin, Le Sueur autres Pillement, provenant de cette collection, ne se soient pas ensuite retrouvés dans l’actuel Musée des Beaux-arts de la ville.

    À partir du 15 novembre 1896, l’Eldorado devient la salle des Beaux-arts. On y donne des concerts de musique symphonique dirigé par Michel Mir, sous l’égide du président de la Société des Beaux-arts de Carcassonne, M. Gaston Barbot. L’année suivante, MM. Testut et Mosnier se rendent acquéreur de la gérance et du matériel de l’ancien Eldorado qui appartenait à Louis Gayraud. Ces deux hommes, visiblement peu recommandables, poursuivent des activités illégales de jeu de hasard dans une arrière-salle de l’Eldorado. Louis Jean Pierre Gayraud fait saisir l’établissement en janvier 1898, ce qui lui vaut une visite bourre-pif de la part de Testut. Le 19 mars 1898, l’Eldorado est mis en vente après saisie immobilière.

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    Emplacement de l'Eldorado, à l'angle des rues d'Alsace et du Palais.

    La salle de l’ancien Eldorado devait ensuite souffrir des conséquences de la Grande guerre. Dans les années 1930, elle sera entièrement rasée pour construire le Dispensaire d’hygiène sociale du département de l’Aude. On l’appelle désormais le Centre médico-social de Carcassonne centre. A travers ces recherches inédites, voilà un lieu totalement réhabilité dans son histoire et son emplacement, déterminé avec exactitude.

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  • Le riche passé architectural et industriel de la rue Antoine Marty

    Un nouveau quartier résidentiel se développe à l’Est de la Ville basse au milieu du XIXe siècle, autour du Palais de justice. De nouvelles rues tirées à l’angle droit, selon le plan d’alignement (aujourd’hui, Plan Local d’Urbanisme) voté en 1869 par la municipalité, sont crées dans le prolongement de la Bastide. Afin de les dénommer, on ne fait qu’ajouter le mot Neuve devant le nom de la rue qu’elles prolongent : St-Vincent (4 septembre), St-Jean (Liberté) et Ste-Lucie (République). Ces trois artères du Faubourg du Palais s’appelleront respectivement ensuite Strasbourg, Alsace et Mazagran. Au fur et mesure, le nouveau quartier s’étend vers le nord jusqu’à arriver au midi de l’actuelle rue Antoine Marty. A cette époque, cette dernière est appelée rue des jardins, en référence aux nombreux maraîchers qui occupent les parcelles de la plaine Saint-Nazaire et sur lesquelles on bâtira le quartier de La Prade. Elle ne prendra le nom du maire et bienfaiteur des pauvres de la ville Antoine Marty qu’en 1901.

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    © ADA 11

    La rue Antoine Marty vers 1910

    De nouveaux immeubles construits et alignés sur la rue Neuve St-Jean (Alsace) dessinent en même temps, l’un des côtés de la rue des jardins. La Maison Cazaban (Laboratoire Blanc-Lançon) édifiée au milieu des années 1870 sur l’allée des soupirs, forme avec son angle droit l’amorce vers la rue des jardins. Plus bas, à l’angle de la rue d’Alsace, Antoine Durand a construit depuis 1869 une usine de fruits confits et de marrons glacés qui donne sur la rue des jardins. Dans le prolongement, formant un enclos avec l’angle de la rue Neuve St-Jean (Alsace) et du Palais, la Brasserie Pratx. Ancien négociant, Casimir Pratx s’était lancé dans la fabrication de la bière en 1862 avant de passer la main à son fils Théodore. La faillite de l’affaire en 1868 avait entraîné la vente des immeubles et des terrains donnant rue des jardins, rachetés par Jean Valent fils et Cie, courtier en vins. Si la construction avait été soumise à l’alignement strict du côté de la rue Neuve St-Jean, la rue des jardins non encore tracée bénéficiait d’une certaines mansuétude. Sentant l’expropriation venir, Jean Valent propose de vendre à la ville en 1881 une bande de terrain de 270 m2 pour l’élargissement de la rue. En contrepartie, il obtient le droit de construire un bel immeuble  (actuellement, n°57) entre l’aqueduc des jardiniers. C’est sur son terrain à côté que sera édifié le temple protestant en 1890.

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    L'ancienne confiserie Durand rasée depuis les années 80 (à droite), l'immeuble Valent et le temple protestant.

    L’alignement du côté pair de la rue des jardins intervient à partir de 1881. Pendant très longtemps, l’odeur pestilentielle de l’égout des jardiniers situé en bordure de la voie ferrée fut un repoussoir à la construction. Les nouveaux immeubles devront prendre pour point d’appui, l’angle de la route minervoise dans le prolongement de la maison Vidal. Au mois de septembre 1884, le café Raynaud se construit à l’angle de la rue Tourtel. Connu également sous le nom de café des familles, il deviendra le lieu des réunions politiques du Parti Radical. Après le décès d’Eugène Raynaud, sa veuve vendra à Courtieu.

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    Le café Raynaud, dit Café des familles car pas très loin se trouvait le cinéma des familles.

    A côté, l’immeuble Vidal-Bonnafous avec son atelier de sellerie et carrosserie est édifié en 1887 sur les terrains appartenant à Louis Bertrand. Grand négociant en vins, propriétaire de plusieurs domaines viticoles, Bertrand avait acquis de grandes parcelles à Thoron de Laur.

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    Immeuble Ernest Bary, puis du Dr Gally

    L’emplacement sur lequel on construira en 1926 la salle de théâtre Odeum, lui appartenait comme d’ailleurs le superbe immeuble (actuellement, n°62) où résida longtemps Ernest Bary, grand négociant en produits agricoles. Bary fut candidat à plusieurs reprises sur la liste réactionnaire aux municipales. Suivant cette maison, celle d’Aurifeuille puis celle de Bayard.

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    Au n°58, on voit encore sur l’imposte au-dessus de la porte, les initiales sculptées de ce négociant en engrais et peintures. Ses ateliers donnaient sur la rue Hugues Bernard. Sautons avec prudence le trottoir, si vous le voulez bien. Avec prudence, car nombreux sont ceux qui manquent de perdre la vie dans les nombreux trous, au milieu d’une poussière suffocante l’été et d’une boue glissante en hiver. La ville promet bien aux pétitionnaires un pavage à l’alsacienne, mais pas avant d’avoir réalisé les canalisations d’eau et de gaz. Tout ceci intervient au moment des élections, mais s’oublie quand elles s’éloignent. On a mieux à faire avec l’argent public que de satisfaire les riches négociants et industriels du quartier… Cette rue devra attendre les années 1920 et la municipalité Tomey pour devenir praticable. Alors, méfiance !

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    Les magasins et bureaux Carrière-Guyot, constructeur de machines agricoles

    Nous avons donc sauté le pas après avoir laissé la rue de la loge dans laquelle Les vrais amis réunis disposaient d’un temple (actuelle, rue Montesquieu). A l’angle de la rue Ledru-Rollin, l’immeuble à pans coupés de l’épicerie Plancade. Juste à côté (actuellement, n°48), les bureaux et les magasins de l’entreprise Carrière-Guyot ; les ateliers se trouvent à l’angle de la rue du Palais, rue Hugues Bernard et Montesquieu. Sautons à nouveau le trottoir…

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    Alcide Cambriels, transporteur

    Au n°46, le transporteur Cambriels qui céda ensuite son local à James Ducellier, le parent d’Oustric sur le boulevard Omer Sarraut. Entre les numéros 32 et 46, les transports et déménagements Azibert puis Montagné en 1921. C’est là que l’architecte Léopold Petit avait ses bureaux en 1891.

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    Alaux, concessionnaire Renault

    Au n°30, les plus anciens ont connu le garage Renault de Alaux, associé à Gestin à partir des années 1930. Regardez en face de l’autre côté de la rue, là se trouvait la Glacière Carcassonnaise qui découpait des pains de glace car le réfrigérateur n’existait pas. Revenons côté pair, à l’actuel n°32 appelé la résidence, dans les années 1970 il y avait le restaurant Auter. On saute le trottoir…

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    Hans Ménard, courtier en vins et rentier

    A l’angle de la rue Pierre Germain, le courtier en vins Hans Ménard et sa jolie maison au n°22. Dans le local, son fils Robert concessionnaire Citroën, installera les T.A.M (Transports Aériens du Midi). En face, au n°21 c’est là qu’habitait le pasteur Monod et sa famille. Actuel n°15, la famille Sarraut avec Maurice et Albert, publicistes et politiciens bien connus.

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    La maison Sarraut

    Nous arrêtons nos pas à l’angle de la rue Castel (rue de Belfort), car il nous est impossible de poursuivre notre chemin. Les propriétaires ont barré la rue avec une clôture depuis l’été 1917. Il nous faut donc passer par la rue de Belfort pour rejoindre les bords de l’Aude. MM. Rumeau, marchand de bestiaux, et Allary, négociant en vins, ont décidé de faire pression sur la ville. Afin de bien comprendre le sujet de la querelle, il nous faut vous expliquer une assez longue histoire. C’est celle de l’usine Bénajean….

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    Martial Pierre Hilaire Bénajean (Carcassonne 1822- Le Creusot 1897) - on retrouve des Benajean comme tisserand dans la Bastide au XVIIIe siècle - époux de Germaine Limousis, après avoir été commis fabricant monte une mégisserie en bordure de l’Aude. Les grands bâtiments confrontent au sud, l’usine Sainte-Marie ; à l’est, le fleuve et à l’ouest, la rue des jardins. Il s’agit d’une usine pour le pelage des peaux et le lavage des laines. Le 2 janvier 1874, les bâtiments avec séchoirs, graviers, terrains et autres dépendances sont venus à Paul Alexandre Adalbert Guilhem (Arzens 1835 - Carcassonne 1891) et Jacques Phalip (fabricant de draps). Ces deux hommes avaient formé la société « Guilhem et Phalip » en 1864 à Carcassonne. Déjà menacée par les nombreuses inondations, le déclin de l’industrie drapière et les grèves ouvrières, l’usine Guilhem et Phalip finit par mettre la clé sous la porte. En 1880, les propriétaires proposent au Conseil général de céder les bâtiments pour l’établissement du futur asile Boutte-Gach et Cazanove. La proximité du fleuve rebute les élus ; l’asile sera finalement édifié sur la route de Toulouse.

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    L'usine au bout de la rue des Jardins

    Les locaux vides sont conservés et gardés par un concierge, ce qui n’empêche pas les effractions et les vols. Paul Guilhem, devenu directeur de la Caisse d’Epargne, recherche une autre destination à l’ancienne usine. Louée à l’entreprise Sarda-Sélariés chargée du service de salubrité publique de la ville, on y entrepose le matériel destiné à l’enlèvement des tinettes et des ordures. Le marché finit par être dénoncé par la commune et l’usine sert en 1890 à loger provisoirement les hommes du 100e régiment de ligne. La mort prématurée de Paul Guilhem en 1891, frère du chanoine Ferdinand Guilhem et de Madame Billard, provoque la vente de l’ancienne usine à Pierre Rumeau, marchand de bestiaux originaire de Montels (Ariège). Il s’agit d’un emplacement idéal puisque ses animaux n’ont que le fleuve à traverser en barque pour se rendre à l’abattoir de l’autre côté de la rive. Après avoir cédé l’affaire à ses fils Léon et Henri, ceux fondent immédiatement le 9 juillet 1913 une société pour l’achat et la vente en France et à l’étranger d’animaux destinés à la boucherie.

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    Vue sur l'usine en 1947

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    L'emplacement de l'usine en 2020

    Venons-en maintenant à la raison pour laquelle Rumeau a fait fermer l’accès au fleuve par sa propriété. En 1888, Guilhem et Phalip avaient proposé au conseil municipal de céder 700 m2 de terrain pour le percement de la rue des jardins jusqu’à leur usine, à condition de la rendre praticable. La municipalité Jourdanne ne souhaitant pas acquérir le terrain Labat contigu, pourtant indispensable à la réalisation de la rue, Guilhem et Phalip retirèrent leur proposition. Depuis, la vente à Pierre Rumeau avait séparé l’usine en deux ; Allary disposait des bâtiments au sud. Un chemin menant au fleuve avait été tracé par les propriétaires à leurs frais. Les héritiers, fatigués de voir la population emprunter ce chemin privé sans que la ville n’intervienne pour en acquérir la parcelle, décident d’en bloquer l’accès. L’enclos Rumeau, ainsi désigné, sera vendu en 1927 avec ses 3150 m2 dont 1820 m2 en constructions et sa façade de 50m donnant sur la rue.

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    Dans les années 50, avant la construction du pont de l'avenir. En rouge, tout ce qui a été détruit. En vert, les bâtiments encore en place.

    Ainsi a-ton pu percer la rue Antoine Marty jusqu’au fleuve. La laiterie Soum s’installa à l’ancienne usine qui accueillit ensuite le concessionnaire Merdécès, M. Bary. C’était avant la construction du pont de l’avenir, car déjà en 1897 avait-on eu pour projet de jeter sur l’Aude un pont tournant pour relier l’abattoir. Il aurait été rétractable en cas d’inondation. Les carcassonnais attendront la fin des années 1960.

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    Bâtiments et platanes de l'ancienne usine Bénajean

    Sur l’emplacement de l’usine, on a construit dans les années 1990 la résidence J-F Kennedy. Les bâtiments longeant la rue Venance Doudagos restent les seuls vestiges de ce passé industriel.

    Cet article a nécessité 36 heures de recherches et de synthèse. N'ayant pas sous la main de plan cadastral, tout a été réalisé à partir des listes de recensement (1891, 1901, 1906), des annuaires (1897,1904,1921, 1933), des registres d'état-civil, des délibérations communales, des journaux anciens, des ventes sur saisies immobilières et successions. La plus grande difficulté fut de positionner les numéros de maisons pairs et impairs qui ont beaucoup évolué dans cette rue. 

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  • L'Usine Sainte-Marie, oubliée dans le quartier du Palais

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    La résidence Paul Sabatier

    Au milieu du XIXe les terrains situés à l’Est de la Bastide St-Louis ne sont encore occupés que par des parcelles incultes ou des jardins potagers. Les habitants de la ville qui vivent principalement à l’intérieur de la Bastide St-Louis n’ont pas d’autre choix pour s’y rendre que d’emprunter le chemin des tripiers. C’est également l’unique voie d’accès vers le bord de l’Aude et vers l’Usine Sainte-Marie, depuis que Jules Cazanave a décidé d’installer à cet endroit une nouvelle filature de laine. Situés un peu en retrait par rapport au fleuve, les bâtiments avec ses terrains servant au séchage des laines s’étendent sur une surface de 8000 m2.

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    Le chemin des tripiers (noir), le Palais de justice (vert), l'usine Ste-Marie (rouge)

    Au mois de septembre 1857, le fils de Pierre Cazanave, ancien négociant et patron de la filature de la Galaube à Lacombe (Aude), et de Jeanne Vié - la fille de Sébastien Vié, bien connu des historiens locaux, fonde la Société lainière du midi à Carcassonne. Il s’agit d’une entreprise pour l’achat et la vente des laines propres au peignage et l’exploitation d’établissements à vapeur, de peignage à la mécanique et de filature de laine cardée. Le fonds social est fixé à 750 000 francs et divisé en 1500 actions de 500 francs dont 500 sont destinées au public. Jules Cazanave fils et Cie invite les particuliers à placer leurs capitaux dans le placement sûr et avantageux que procure cette affaire. Il appuie ses arguments en faisant valoir le passé jadis prospère de l’industrie lainière de cette ville : « Cette prospérité que le temps a déjà consacrée et qui ne s’est pas un instant démentie est encore susceptible de nouveaux développements. Il est en effet certain que Carcassonne est admirablement placée pour le commerce des laines, et que chez nous l’industrie lainière n’a pas atteint la somme de bénéfices à laquelle elle peut légitimement prétendre. » Cazanave donne des garanties de confiance à tous les capitalistes du pays appelés à prendre des parts dans sa société « puisqu’elle aura un Conseil de surveillance composé d’hommes honorables, expérimentés, connus de tous et que le suffrage de chacun y aura appelés. » En vérité, la Compagnie Lainière du Midi se financera essentiellement grâce au prêt de huit banquiers répartis à Carcassonne, Béziers, Toulouse, Reims, Paris, etc. Ce sont autant de créanciers qui le moment venu se rappelleront au bon souvenir de Jules Cazanave et de Marie Sabatier, son épouse.

    Le bâtiment ne forme qu’un seul et même corps, composé de deux ailes jointes aux extrémités par une galerie ; dans plusieurs parties il y a un étage. A l’intérieur se trouvent l’habitation du maître et du concierge, les salles de la filature, les magasins. Au milieu de la cour se trouve le bâtiment  des chaudières et du gaz, ainsi que la salle pour le lavage des laines. A l’extrémité de l’étendoir se trouve le jardin d’agrément, fermé par une grille et porte de fer et entouré d’un mur de clôture. 

    Dès 1858, l’usine à vapeur Sainte-Marie emploie 300 à 350 ouvriers, tant pour le peignage des laines que pour la filature des laines cardées. Le lavage et le peignage se font à la mécanique car l’établissement qui possède son usine à gaz pour son éclairage, est mue par des machines à vapeur de 40 chevaux. D’emblée, la filature se fait remarquer par ses clients pour la qualité de ses laines peignées de premier choix, dont la matière première provient des contrées méridionales et d’Afrique. La laine cardée est plus spécialement employée à la fabrication des châles brochés et des tapis, le peigné à la fabrication des étoffes rases. A l’exposition industrielle de Carcassonne de 1859, l’usine Sainte-Marie obtient une médaille 1ère classe : « Les produits de J. Cazanave sont irréprochables sous tous rapports. Ses cardés atteignent un degré de ténuité qui constate des procédés excellents. »

    Malgré l’excellence du travail, on ressent dès 1862 les premiers signaux d’une trésorerie défaillante. L’usine commence à mettre en vente un certain nombre de ces outils de production et ce déclin se confirme cinq ans plus tard par la saisie de l’usine au nom de MM. André-Thomas Aïn-Bessou et Gustave de la Croix, syndics définitifs de la faillite Bellotiny et Cie, banquiers à Béziers. C’est la banqueroute de l’un des principaux financiers de Jules Cazanave fils et Cie qui entraîne dans sa chute l’Usine Sainte-Marie. L’adjudication de la vente sur surenchère est fixée au 21 octobre 1872, date à laquelle elle revient à François Sabatier (le beau-père de Jules Cazanave), Ernest Sabatier et Gustave Fraissé pour la somme de 75200 francs. Cette surenchère est dénoncée le 29 octobre pour 87735 francs par la ville de Carcassonne qui finit par acquérir l’ensemble des locaux et des terrains, mettant ainsi fin à l’exploitation lainière.

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    Le quartier en 1893. L'usine au bout de la rue d'Alsace

    Voici donc la ville détentrice d’une vaste usine désaffectée située à l’extrémité de la rue Neuve St-Vincent, comme une verrue dans un nouveau quartier résidentiel en construction : Le faubourg du Palais. Le maire Théophile Marcou qui avait voté en conseil municipal contre l’acquisition des locaux, n’avait pas pu convaincre sa majorité de le suivre. Il avait donc donné mandat à son troisième adjoint pour agir au nom de la commune. 80 000 francs… pour quoi faire ? Les partisans du projet évoquent l’inexorable extension du quartier vers l’Aude qui obligera la ville a percer la rue Neuve St-Vincent, actuellement obstruée par l’usine. La vente des terrains afférents devrait compenser cette dépense, mais pour le moment tout reste à faire. Les atermoiements avec les propriétaires dont il faut acheter les parcelles pour l’établissement des rues qui doivent traverser l’usine Sainte-Marie ne vont rien arranger.

    Si Marcou n’avait surtout pas voulu se résoudre à transformer l’usine en caserne, préférant affecter les crédits municipaux à la construction d’une école, son successeur Dougados voit les choses d’un autre oeil. Le 27 juin 1874, les bâtiments sont mis à la disposition du ministre de la guerre pour y loger provisoirement les hommes du 100e régiment de ligne. Le mois suivant, la ville vote l’appropriation aux frais de l’état de l’usine Sainte-Marie pour le casernement des troupes. Malgré les graves inondations de juin 1875 au cours desquelles les bâtiments se retrouvent sous plus d’un mètre d’eau, les soldats demeurent casernés. Il manque tellement de place qu’au moment de l’entrée des réservistes le 10 octobre 1876, ni le quartier de cavalerie, ni l’usine ne suffisent à les loger. On installe donc des tentes sur toute la longueur du boulevard du calvaire, actuel boulevard Marcou. Finalement pressée de partir, l’administration municipale souhaitant récupérer les locaux pour la vente des terrains, l’armée libère l’usine devenue caserne pendant quelques années. Au mois de novembre 1879, il est procédé à la vente au plus offrant des terrains dépendant de l’usine Sainte-Marie, divisés en cinq lots.

    Après sept années, la ville commence enfin à récupérer de la trésorerie sur une partie de son investissement ; il lui reste néanmoins l’imposante usine sur les bras. Qu’en faire ? On propose en 1880 sa transformation en abattoir, car les plans de celui-ci dressés par Léopold Petit sont jugés comme trop coûteux. M. Milhau pense qu’il serait souhaitable de céder l’usine au Conseil général pour y déplacer la prison et la gendarmerie, jugés trop proches du square Gambetta. Finalement, les locaux désaffectés servent à l’entrepôt des moellons provenant de la destruction du Bastion médiéval de la Figuère. Ils devaient être affectés à la construction d’une digue, dont l’ingénieur Bouffet avait dressé les plans pour protéger le faubourg du Palais des caprice du fleuve. La plupart seront volés à l’intérieur du bâtiment de l’usine en proie au pillage et au vandalisme ; les autres vendus pour 10 000 francs. Un lecteur du Courrier de l’Aude s’insurge : « On a fini par tout détruire dans cette usine ; on a volé les chambranles  en marbre et tout ce qui pouvait avoir une valeur, jusqu’aux arbres. On a mangé les poissons, comblé les bassins et finalement on a démoli les cloisons et emporté les briques. » 

    En 1888, la municipalité Jourdanne vend l’usine Sainte-Marie et ses 3210 m2 à Jacques Roumens pour 40 000 francs, sans qu’elle ait toujours réalisé le percement de la rue d’Alsace. Comble d’ironie, elle finit par louer les bâtiments sous la municipalité Durand deux ans plus tard pour y entreposer les tinettes et autres ordures de la ville ramassées par le service de salubrité Sarda. L’odeur pestilentielle se répand dans la rue d’Alsace, espèce de cul-de-sac où l’air ne peut circuler, bloqué par le mur de la vieille usine. Il faudra donc attendre la dernière décennie du siècle pour qu’enfin l’artère soit définitivement percée.

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    Vue aérienne de 1958. L'usine a été partagée en deux pour permettre le percement de la rue d'Alsace vers l'Aude

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    La résidence Paul Sabatier sur l'emprise de l'usine Sainte-Marie

    On partage les bâtiments de l’usine en deux : la partie de gauche est acquise par Antoine Baichère, conducteur de chevaux ; la partie de droite devient une distillerie.

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    Au mois d’octobre 1916, J.M Bruguière dépose une demande en préfecture pour l’établissement d’une distillerie dans les locaux désaffectés de l’usine Sainte-Marie. L’entrepreneur possède également une affaire à Limoux, avenue du pont de France.

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    En 1925, Georges Grossetête rachète à Bruguière les 4800 m2 de locaux et installe la Distillerie Sainte-Marie. Celle-ci distille les marcs, les lies de vins, rectifie les alcools. Peu soucieuse de l’environnement à cette époque, elle déverse dans le fleuve les eaux résiduelles et la vinasse.

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    © J. Blanco

    Ce qu'il reste de l'usine Sainte-Marie, ancien affenage Baichère

    L’usine Sainte-Marie finira par être complètement rasée en 1960 lorsque l’entreprise Jaur construira sur son emplacement l’actuelle résidence Paul Sabatier. En face, de l’autre côté de la rue d’Alsace, subsiste la partie acquise par Antoine Baichère. Les anciens se souviennent que le boulevard P. Sabatier avec sa double rangée de platanes n’était qu’encore qu’un vaste boulodrome avec des bancs de pierre. Depuis la rive, la barque de Victorine Vidalhac dite Titine, faisait la navette car le pont de l’avenir n’existait pas.

    Voici donc l’histoire de cette Usine Sainte-Marie, absolument oubliée de notre mémoire et sur laquelle nous n’avions que trop peu d’éléments. A la lecture de ce travail, chacun pourra désormais se faire une idée sur ce qu’était ce quartier.

    Sources

    Le courrier de l'Aude, la Fraternité, le Bon sens

    Délibérations des conseils municipaux

    Etat-Cvil et recensement de la population

    Annuaires 

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