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  • Le foyer du soldat Carcassonnais au temps de la coloniale

    La création du Foyer du soldat Carcassonnais coïncide avec l'arrivée le 4 mai 1928 de deux bataillons constituant le 51e Régiment de Tirailleurs Indochinois à Carcassonne. Il s'agit des bataillons de Montélimar et de Compiègne qui défileront autour des boulevards devant une foule enthousiaste. Le colonel Berthomé, commandant le régiment, prendra l"initiative de solliciter auprès de Mgr de Beauséjour - évêque de Carcassonne - la désignation d'un prêtre pour les militaires. Ce fut l'abbé Gabriel Sarraute. L'évêque donna un local de fortune dans un ancien patronage, situé 2 rue neuve du mail (actuelle rue Marceau Perrutel) dans le quartier des Capucins. Il fut agrandi en ajoutant à une grande salle, des pièces d'une maison voisine puis à tout le bâtiment. Ainsi s'organisa un ensemble familial et colonial sous la responsabilité de Paul Guilly et de l'adjudant Paul Vu-Ngoc-Truong.

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    Le foyer du soldat

    La façade ressemblait à un fortin et à un bateau avec un hublot à la porte, la bouée portant le nom du navire et le drapeau qui flottait le dimanche et les jours fériés. Au fond maison on trouvait un petit jardin avec sa treille. À l'intérieur, une salle au rez-de-chaussée avec une cuisine campagnarde et un bar. Au premier étage, on trouvait le salon meublé par le colonel Mignot, la bibliothèque avec sa Soupe Chinoise, le journal du foyer, le bureau de l'aumônier, la chambres des plantons.

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    La salle du trône pour le roi élu par la fève du 6 janvier. Celui-ci nommait des ministres chargés des diverses services du foyer. Selon Gabriel Sarraute, il y avait même une pagode à l'intérieur de la caserne Laperrine avec des dessins annamites sur les murs. Il l'indique dans son ouvrage "la contrition de Joë Bousquet".

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    Écoutons le récit du chanoine Sarraute :

    "Nos soldats Indochinois avaient l'agrément de journaux en leur langue, envoyés par les missionnaires d'Hanoï. Il eurent aussi le bienfait de retraites et de prédications assurés par les pères des Missions étrangères. Aucun apartheid... Et le dimanche, la chapelle réunissait "Européens' et "Annamites". Nous avions commencé notre oeuvre en la réservant aux catholiques. Nous l'ouvrîmes bientôt à tous. Affiliés à la Fédérations des Foyers du soldat et du Marin, constituées en association déclarée en 1934, nous fûmes grâce au colonel Masse et au légendaire colonel Lelong, agrées par le Ministère de la guerre."

    L'association intitulée "Foyer du soldat Carcassonnais" est déclarée le 24 avril 1934. Elle a pour objet de "s'intéresser au bien-être matériel et moral des soldats de la garnison de Carcassonne, de leur fournir un ou plusieurs locaux de réunion dans lesquels ils puissent trouver des avantages, des délassements et des distractions honnêtes, compatibles avec leurs obligations militaires." Son administration est confiée à MM. Alphonse Durand-Roger (Industriel), Jules Jourdanne (NDLR : il sera maire nommé par Vichy de 1941 à 1944), Gabriel Sarraute (Curé), Emile Aybram (Industriel), Jacques Palau (Négociant), Marcel Auzias (sous-officier de réserve), Marceau Dedieu (Négociant), Alphonse de la Soujeole (Propriétaire) et Auguste Lalanne (Président du Souvenir Français).

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    "Il y avait depuis peu à la caserne Laperrine, un Foyer de la Croix rouge dont les directrices, et en particulier Mlle Faure étaient en contact permanent avec l'aumônier. Il y avait donc deux Foyers, l'un pour ceux qui ne voulaient pas s'habiller pour sortir le soir, l'autre pour ceux qui voulaient aller en ville."

    À partir de 1935, M. Durand-Roger céda la présidence du Foyer au général de division Jean Guizard, ancien sous-chef d'état-major de l'armée. Ce dernier venait de prendre sa retraite près de Carcassonne et demeura au sein de l'association jusqu'en 1965 - année de sa mort. Durant l'Occupation, ce général sera en charge du Secours National.

    "Il y aurait des pages à écrire pour expliquer comment, grâce à un caporal-chef qui mourut sous-lieutenant, Henri Le Curieux-Belfond, né au Morne-vert (Guadeloupe), nous avons pris l'esprit colonial authentique. Grâce à lui et à Georges Quiclet, premier président de la J.O.C (NDLR : Jeunesses Ouvrières Chrétiennes) en France, nous avons fondé un journal - l'Ancre Colonial - ouvert à tous, avec une feuille pour les catholiques, puis une pour les légionnaires qui nous demandèrent de les adopter. Il parut mensuellement à partir de mars 1937 et quand fut imprimé son dernier numéro, en août 1939, il était lu dans les cinq parties du monde."

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    Le Foyer du soldat

    Au début de la Seconde guerre mondiale, l'aumônier fut chargé de la Ve division d'infanterie coloniale. Après l'armistice de juin 1940, le 2e RI.C de Brest se partagea la caserne Laperrine avec le 15e Régiment d'artillerie de Douai. Des Carcassonnais accueillirent chez eux ces soldats dont les familles étaient en zone occupée. Quand les Allemands occupèrent Carcassonne à partir du 11 novembre 1942, la caserne fut cernée par le tanks et le Foyer occupé par des SS l'espace d'une nuit. Jusqu'à la Libération - d'après Gabriel Sarraute - il devint le refuge des juifs pourchassés et des Alsaciens-Lorrains. 

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    Ceci expliquerait qu'une plaque ait été posée le 9 mai 1945 par ces Alsaciens-Lorrains au pied de la statue de Jeanne l'Arc qui se trouvait dans un enfeu du Foyer du soldat, donnant sur le boulevard Barbès. La statue et la plaque sont désormais dans le jardin attenant à la cathédrale Saint-Michel.

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    Pendant l'Occupation, le Soldatenheim (Foyer du soldat Allemand) se trouvait sur la place Joseph Poux, à l'ancien patronage Jeanne d'Arc appartenant à l'évêché. C'est aujourd'hui, l'école privée Saint-Michel. Nous savons cela grâce à ma tante qui - comme beaucoup de Carcassonnais affamés - se sont rendus dans cet endroit à la Libération pour prendre des boîtes du singe (boeuf en gelée) laissées par les troupes nazies. C'est à cet endroit que s'installera plus tard - nous le verrons - le Foyer du soldat Carcassonnais.

    "Lorsque Carcassonne fut libérée, le Foyer était dans un piteux état. Il fut restauré par les soins de notre évêque Mgr Pays. Après avoir reçu des soldats du 173e R.I, commandés par un marsouin, le colonel Bousquet. Aaprès une période trouble où les Indochinois influencés par le futur Viet-Minh massacrèrent certains de leurs camarades fidèles à la France, nous eûmes le 24e R.T.S qui partit en Indochine avec son chef, le colonel Runner. Le 24e R.I.C lui succéda avec le colonel, depuis général Waymel. Période de grande activité sous ce chef et ses successeurs, les futurs généraux Daboval, Jaumes, Rives, le colonel Rouanet : l'organisation de l'aumônerie nous faisait avoir une paroisse militaire. Des excursions, à l'aide des camions de la caserne permettaient aux marsouins de mieux connaître notre région. Un groupe de sous-officiers de carrière animait nos réunions."

    Selon Jeannot Lapasset, la présence des soldats Indochinois au café des Américains (Bd Barbès) se terminait toujours par une belle série châtaignes. Parfois, c'était au café des colonies (Bd Jean Jaurès). L'usage un peu trop poussé de la boisson les rendait colériques...

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    La guerre d'Algérie prendra la plupart des soldats du 24e RI ; l'aumônier Gabriel Sarraute qui officiait depuis 1928 décida de passer la main à Bruno de Monts de Savasse, petit neveu de Laperrine. En 1962, l'évêque de Carcassonne Mgr Pierre-Marie Puech, souhaite agrandir l'actuel lycée Saint-François mitoyen du Foyer du soldat. En échange, il offrit un local au 8 de la rue Joseph Poux. C'est ainsi que le premier Foyer du soldat fut rasé avec ses souvenirs.

    Le nouvel aumônier n'eut pas le temps d'installer le nouveau foyer qu'un incendie le ravagea le 15 juillet 1962 faisant 500 000 francs de dégâts. Bruno du Monts de Savasse fut remplacé par MM. Perrin, Rambeaud, Martinez et enfin, Petiot qui aménagea une chapelle au rez-de-chaussée de la caserne, à côté des transmissions. Elle sera inaugurée par l'aumônier Trublet à qui succèdera les pères Lallemand et Gonin.

    Le déclin

    Quatre années après, un luxueux Foyer était installé à la caserne Laperrine. Les temps changeaient avec les habitudes des soldats qui pour la plupart rentraient chez eux en fin de journée. L'aumônier ne pouvait plus les suivre les manoeuvres du 3e RPIMA ; cependant, une salle du 2 rue Joseph Poux restait disponible pour ceux qui souhaitaient rencontrer l'aumônier. 

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    Le commandant Adroit et Gabriel Sarraute

    En 1984, le Foyer du soldat est administré par le colonel Robert Depardon, Jean Auzias et Pierre Sarraute. Deux ans plus tard, l'abbé Mazières au nom de "La famille diocésaine audoise" met à disposition gratuitement à disposition l'immeuble 2, rue J. Poux à disposition du Foyer du soldat Carcassonnais.

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    Le 2 novembre 1987, l'association "Foyer du soldat Carcassonnais" devient "Anciens du Foyer du soldat Carcassonnais" avec dont l'objet est désormais de "maintenir les liens d'amitié entre les personnes ayant fréquenté dans le passé le Foyer du soldat Carcassonnais ainsi que les sympathisants". Cette association est définitivement dissoute le 20 novembre 1991 après 57 ans d'existence.

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    L'abbé Gabriel Sarraute (1893-1991) à qui nous devons d'avoir laissé ces mémoires avait été aumônier militaire de la 45e division d'infanterie coloniale. Grand érudit et photographe amateur, le chanoine a été le confesseur du poète Joë Bousquet qui, bien que s'étant éloigné de la religion, avait toujours gardé le souvenir du capitaine Houdard, aumônier de son régiment durant la Grande guerre - tué sous ses yeux. Nous remercions également Pierre Sarraute pour ses souvenirs...

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  • Il n'y a plus aucun chat dans Carcassonne entre 1942 et 1945...

    Les historiens locaux ont-ils un jour traduit l'extrême misère dans laquelle s'est retrouvée la majorité des Carcassonnais au cours de l'occupation Allemande ? En consultant les quelques livres de référence nous n'avons pas trouvé de chapitre dédié à l'histoire tragique de ces corps amaigris, de ces enfants dont la croissance a été stoppée par les carences alimentaires, etc... Nous nous sommes alors mis en quête de témoignages sur ce triste épisode de la guerre qui fut le quotidien de milliers de Carcassonnais et d'Audois.

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    Conséquence directe de l'armistice de 1940, les denrées alimentaires sont d'abord détournées pour nourrir l'armée du Reich. À partir de 1941, la pénurie se fait cruellement sentir en France ; les échanges commerciaux vers les colonies et d'autres pays comme l'Angleterre ou les États-Unis sont irrémédiablement freinés par le blocus maritime. L'acheminement de nourriture en métropole entre les régions est rendu extrêmement difficile à cause de la ligne de démarcation qui sépare le pays en deux zones : occupée et libre. Le gouvernement de Vichy met en place des tickets de rationnement échangeables chez les commerçants - quand il y a un approvisionnement. Ceci donne très souvent lieu à des files d'attente interminables au bout desquelles, les gens reviennent parfois bredouille.

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    © Paola Bourrel

    Tickets d'alimentation d'une famille Carcassonnaise

    Si l'on prend en compte que le nombre de calories nécessaires pour un adulte sont comprises entre 2000 et 2500 par jour, les rations alimentaires ne dépassaient pas les 1300 calories en France en 1943. En Allemagne, on mangeait à son aise à la même époque - jusqu'à 3295 calories / jour.

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    ©Paola Bourrel

    Un petit Carcassonnais pendant la guerre

    L'État Français répartit la pénurie en divisant la population en huit catégories selon son âge et son statut : E (enfants de moins de 3 ans), à V (personnes de plus de 70 ans), J1 (jeunes de 3 à 6 ans), J2 (6 à 13 ans), J3 (13 à 21 ans) et A (adultes de 21 à 70 ans). Les travailleurs de force et le femmes enceintes ou qui allaitent ont droit à des rations supplémentaires. En 1938, un adulte consomme en moyenne 3,4 kg de bœuf par mois ; en mai 1941, un adulte A n’a le droit qu’à 350g par mois et en 1943, à 260g par mois). Les quantités prévues, déjà faibles au départ, diminuent au cour des années ; en Avril 1943, la ration de viande est de 120g par semaine. En 1944, elle n'est plus que de 60g.

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    © Musée de la Résistance de Limoges

    À gauche, la ration mensuelle de viande d'un J2 et T en 1941 (1kg).

    À droite, la ration mensuelle d'un J2 et T en 1943 (480g)

    Dans ces conditions de sous-alimentation, la première des préoccupations fut la recherche de nourriture. Ceux qui vivaient à la campagne n'eurent pas trop à souffrir des restrictions, contrairement à ceux de la ville qui crevaient de faim. Nous allons voir ci-dessous à travers des témoignages que nous avons recueillis, comment ils réussirent à lutter contre la famine.

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    © Musée de la Résistance de Limoges

    Plus aucun chat dans Carcassonne...

    Si les animaux de compagnie aux pattes de velours avaient déjà disparu du paysage Carcassonnais - pour les raisons que vous comprenez -, les pigeons leur emboitèrent le pas. Les derniers survivants de cette espèce nichaient sur les hauteurs de l'église Saint-Vincent. Lorsqu'on réussit à mettre au point quelques frondes pour les atteindre, leur sort fut scellé. Les Carcassonnais se mirent ensuite à élever des lapins dans leurs caves. Pour les nourrir, les gens ramassaient les maigres fanes au pied des platanes de la place Carnot laissés après le marché, où déjà il n’y avait pas grand chose à emporter.

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    © Musée de la Résistance de Limoges

    On récupérait la peau des lapins pour confectionner des cols de vêtements, des pantoufles avec semelles en carton.

    Pinard contre fayots

    Le département de l'Aude - grand producteur de vin - avait du pinard en grande quantité malgré le racket des troupes allemandes qui l'envoyaient outre-Rhin. Le ravitaillement général distribuait une infâme piquette à raison d'un litre et demi par quinzaine et par individu, alors les habitants allaient chercher clandestinement dans le Minervois, la Malepère ou les Corbières, un breuvage de bien meilleure qualité. Ce vin constituait une bonne monnaie d'échange pour les Audois débrouillards.

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    Les Allemands dans une cave audoise

    Le Haut-Limousin récoltait des haricots en abondance, ainsi que d'autres légumes secs ; mais il manquait de vin. Après avoir planqué la majeure partie de leur récolte à cause de la réquisition allemande, les Limousins voyaient arriver les Audois par le train chargés de bonbonnes. Ainsi le Minervois était-il accueilli à bras ouvert du côté de Limoges, malgré les risques d'un contrôle. La gare de Limoges et de La Souterraine n'attendaient que les braves paysans locaux viennent chercher "les pèlerins de la faim". Une fois arrivés à la ferme et fort bien reçus par ces rudes Limousins, le pinard était vidé et rempli de bons haricots. Ils serviraient a être cuisinés en ragoûts accompagnés d'une couenne et d'un os de jambon pour y donner du goût. Oh ! certes, un goût de rance, mais en période de guerre on ne fait pas la fine bouche.

    Comment les Audois connaissaient-ils les fermiers du Limousin ? Les adresses se passaient oralement avec la prudence d'un secret d'état. Le vin arrivait un peu "tréboul" par le voyage, mais les Limousins en faisait le une spécialité locale : le mijo. Il s'agit de pain trempé dans du vin avec du sucre. C'est paraît-il désaltérant. Là-bas, les Audois faisaient un véritable festin avec le ragoût de mouton, les châtaignes, le fromage maison ou le civet de lapin pris au collet. Le lendemain les voyageurs reprenaient les chemins boueux du retour vers la gare en direction de Carcassonne. Le miracle de Canna avait transformé cette fois, le vin en haricots !

    La queue devant les magasins

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    Les ménagères avaient été informées la veille dans la presse locale de la distribution de denrées alimentaires. À partir d'une heure du matin, déjà les premières clientes attendaient l'ouverture du magasin prévue aux alentours de 8 heures. Certaines fois, il a été observé des files d'attente depuis 20 heures du soir ; soit douze heures avant l'ouverture ! En été, comme en hiver... Ces courageuses mères de familles patientaient sous la pluie et le froid pour espérer 50 grammes de viande par personne, quelques patates, un quart d'huile ou 25 grammes de graisse de cheval.

    Entre amies, elles se gardaient la place et devisaient sur ce qui pourraient être acheminé prochainement.  La rumeur prétend que demain, il y a aura des châtaignes mais seulement pour le ticket des J3. Le plus embêtant était le manque de pain - pourtant aliment de base. Quand il y en avait, il était coupé avec du son, de la fécule de pommes de terre ou de fèves. Bref, une espèce de repasse distribuée à raison de 60 grammes par jour. Chez ma grand-mère qui avait cinq enfants, on coupait le pain si fin chaque jour que l'on pouvait y voir la Cité au travers : "On léchait ses doigts pour ramasser les miettes sur la table, tellement on avait faim." Je n'ai jamais vu mes tantes - même après la guerre - jeter du pain. Quant à mes oncles, ils ont conservé l'esprit de récupération et de transformation.

    Le marché, place Carnot

    Les autorités municipales avaient mis en place une procédure de sécurité les jours de marché. Personne ne devait accéder sur la place avant le coup de sifflet donné par le policier Mallabiau. Il paraît qu'il ne plaisantait guère avec la discipline. Tout cela pour quelques fanes de carottes... Au coup de sifflet donc, une nuée de femmes se précipitait sur la marché en jouant des coudes - on rapporte qu'un femme enceinte fut même piétinée. Enfin d'éviter les accidents, il fut décidé de séparer les femmes en trois groupes : cartes rouges, vertes et bleues. Tantôt les rouges pouvaient entrer les premières, tantôt les autres. Autant dire qu'une fois les premières passées, les autres devaient se contenter des épluchures... Les plus "privilégiées" restaient les femmes enceintes bénéficiant de cartes spéciales ; ceci, non sans créer des jalousies au sein des autres groupes.

    Le système D

    Avec un peu de farine de maïs récupérée à la campagne, on faisait du millas. Ma grand-mère avait essayé de faire bouillir les cosses des petits-pois, sans grand succès gustatif. Quelques topinambours, du rutabaga... Sur les berges de l'Aude, les nèfles faisaient un peu passer la faim. À la belle saison, la nature offre des mûres, du raisin et des figues.

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    © Musée de la Résistance de Limoges

     Pour faire un bon usage des pommes de terre, on garde les épluchures et un petit morceau de chaque pomme de terre utilisée pour le repas (si possible avec un œil), pour le replanter aussitôt et assurer à bon compte les prochaines récoltes. Quant au café, celui que l’on peut se procurer est imbuvable : il sent la merde. On confectionne un appareil pour torréfier de l’orge...  

    Le Marché noir

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    Il ne faut pas hésiter à dénoncer hélas, les commerçants (bouchers, boulangers ou épiciers) Carcassonnais qui se sont enrichis sur le dos de la famine en faisant du marché noir. Comment ? En détournant une partie des produits de la répartition arrivés par wagons, qu'ils revendaient sans tickets à des prix faramineux. Après la guerre, l'indignité nationale et la confiscation d'une partie de leurs biens ne les a pas ruinés, puisque beaucoup d'entre eux ont été amnistiés au début des années 1950. Quant à certains autres subitement fortunés, l'argent leur est tombé du ciel en parachute dans des caissons destinés aux maquis. Pour faire fortune pendant la guerre, il n'y avait pas trente-six mille solutions : la collaboration ou le marché noir. Parfois les deux...

    Nous attendons vos témoignages pour enrichir cet article

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  • L'étrange connivence de l'évêché de l'Aude avec le Maréchal Pétain pendant l'occupation

    L'article qui suit ne dressera pas un constat objectif de l'attitude de l'ensemble de la curée Carcassonnaise pendant la seconde guerre mondiale - il n'en a pas les moyens. Si certains prêtres comme les abbés Gau ou Courtesole se sont rangés derrière la Résistance en lui prêtant main forte contre la politique de Vichy, il semble que l'évêché de Carcassonne ait été clairement maréchaliste. Ceci nous est révélé par un certain nombre de faits mettant en avant l'action de Mgr Pays auprès des autorités de Vichy. À commencer par sa présence à la soirée inaugurale de la milice en 1943 au théâtre municipal.

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    Mgr Pays

    Si certains évêques français ont adopté une attitude de neutralité ou tenté de manifester leur désapprobation vis à vis de la politique raciale de Vichy, nous pouvons penser que Mgr Pays s'est rangé du côté du maréchal Pétain. L'évêque de Carcassonne avait la fibre royaliste et anti-républicaine, si l'on en croit le récit diffusé sur le site de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, retranscrit ci-dessous :

     En 1942, sous l'impulsion de M. l'abbé Paul Merme, directeur de l'oeuvre de Jésus Ouvrier à Carcassonne, une souscription est ouverte pour offrir un fanion du Sacré-Coeur au Maréchal Pétain.

    Le dimanche 10 janvier 1943, le fanion, d'une grande réalisation chrétienne et artistique, symbolisant la royauté du Christ et la vocation de la France, est porté à la cathédrale, exposé devant l'autel pendant la Grand'Messe solennelle et béni par Mgr Pays, évêque de Carcassonne. M. l'abbé Merme prononce une vibrante et prenante allocution.

    Le 28 janvier 1943, une délégation de catholiques audois, conduite par l'abbé Merme, est reçue en audience publique par le Maréchal Pétain. Dans une émouvante adresse, l'abbé Merme présente le drapeau au Chef de l'Etat, qui en saisit aussitôt la haute signification:

    Monsieur l'abbé, dit le Maréchal, je suis très heureux et vraiment touché de votre démarche. J'ai toujours admis ces forces spirituelles dont vous me parlez et je tiens à ce qu'on y ait recours sous mon gouvernement ». Prenant le fanion dans ses mains et le serrant sur sa poitrine, le Maréchal ajouta: « Monsieur l'abbé, j'accepte avec bonheur ce fanion que vous m'offrez. Il sera mon drapeau ». Ce fut son drapeau, dont il ne se sépara pas... 

    Cinq mois après ce grand événement suscitant la confiance et l'espoir, le 29 juin 1943, en la fête des apôtres Pierre et paul, M. l'abbé Merme écrivait une lettre au maréchal Pétain, lui rappelant la journée historique du 28 janvier, et, devant le fracas redoublé des batailles et l'aggravation des sacrifices, sollicitait de lui la réalisation de la troisième demande du Sacré-Coeur: la consécration officielle de la France, en s'appuyant sur cette parole de vérité:

     La France ne peut revivre qu'en retournant aux forces spirituelles dont elle issue.

    Le Maréchal convoqua aussitôt les membres de l'Episcopat français en vue de ce grand acte officiel qui devait être accompli avec foi publiquement et solennellement le 2 juillet 1943, fête du Sacré-Coeur, ou à une date aussi rapprochée que possible. Malheureusement, le Maréchal ne put réaliser son désir, partagé par celui de millions de Français....

    Le 12 juillet 1943, le secrétaire particulier du Maréchal faisait parvenir la lettre suivante à l'abbé Merme :

    Monsieur l'Abbé,

    Monsieur le Maréchal a reçu le lettre du 29 juin par laquelle vous lui demandez, de façon pressante, de vouloir bien, au cours d'une cérémonie officielle, consacrer la France au Sacré-Coeur. Le Maréchal a été sensible aux sentiments d'affectueux attachements que vous lui avez exprimés à cette occasion et il vous en remercie.

    Votre projet est très louable et le Maréchal s'en est entretenu avec plusieurs hautes personnalités de l'épiscopat français. Si sa réalisation ne semble actuellement pas opportune, cela ne veut pas dire qu'elle soit écartée.

    Je vous prie d'agréer, monsieur l'Abbé, l'expression de mes sentiments déférents et dévoués .

    Autrement dit, sous un beau langage, c'était un enterrement de première classe. Peu après, le 15 octobre 1943, à Alger, au nom du Gouvernement Provisoire de la République Française, le Général De Gaulle, ce « grand catholique », ce « saint » de la Patrie, rétablissait le Franc-Maçonnerie, comme s'en réjouissait dans ses mémoires son fils Philippe (page 347, tome II)...

    Ce n'est pas moi qui l'écrit mais la Fraternité Saint-Pie X sur son site internet ; elle a rompu toute relation avec l'actuel Saint-siège de Rome en raison de divergence, notamment sur le Concile Vatican II. La Fraternité Saint-Pie X qui possède une église et une communauté à Montréal d'Aude est considérée comme intégriste. 

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    Nous avons retrouvé le fanion offert par le père Merme et les catholiques de Carcassonne au Maréchal Pétain en 1943.

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    Qui était le père Merme ?

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    Dans son ouvrage "Carcassonne, quartiers et faubourgs au fil du temps", Henri Alaux indique que le curé était un homme de bien. Selon lui, Paul Joseph Merme "marqué ce quartier (NDLR Grazaille) par son action sociale, en particulier envers les jeunes de condition modeste, parfois en difficulté. Fondateur de l'oeuvre de Jésus ouvrier, le père Merme créa dans sa maison de la rue Buffon, dans les années 1930, un centre d'apprentissage ; chaque année, 20 à 30 jeunes gens y apprirent le métier de menuisier ou d'imprimeur, logés et nourris par l'oeuvre du père Merme, ils devinrent de bons ouvriers."

    L'oeuvre du Jésus ouvrier

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    Le père Paul Merme fit imprimer pendant l'occupation le journal l'Enclume, organe officiel du Jésus ouvrier. Sûrement grâce aux apprentis imprimeurs dont il avait la charge. Dans ce trimestriel, tout était à la gloire du maréchal Pétain et de sa grandeur.

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    "Que le Sacré coeur de Jésus garde à la France son adorable chef, qu'il le soutienne et qu'il l'inspire."

    A l'arrière du maréchal, on aperçoit le fanion offert par les Carcassonnais.

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    On fête le bicentenaire de l'insurrection des vendéens contre les armées de la République.

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    Un extrait de l'Enclume

    Dans une note d'octobre 1944 - après la Libération de Carcassonne - on s'insurge que le père Merme ait pu obtenir tous les mois pendant 3 ans pour son oeuvre du Jésus ouvrier, 1,200 kg de matières grasses et 4 kg de viande avec la complice du ravitaillement général et hors de tout contrôle (ADA 11). Ceci pendant que la majorité des Carcassonnais crevait de faim. En effet, la ration mensuelle de viande en 1943 par individu n'était que de 480 grammes - quand il y en avait...

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