Liddy Kahn n’avait que seize ans lorsqu’elle vint à Carcassonne pour la première fois avec sa famille. Elle s’en souvint toute sa vie. Issue d’une famille juive allemande, Liddy naît le 8 novembre 1926 à Francfort sur le Main. Julius, son père, est un riche homme d’affaire qui traite avec de nombreux pays dont le Luxembourg, la Belgique et la France. Liddy et sa soeur Rose Marie ne manquent de rien ; elles pratiquent la musique et fréquentent les salles de concert. L’accession d’Hitler au pouvoir change radicalement la vie des Kahn, comme celle de tous les juifs allemands et étrangers installés depuis des générations dans ce pays. Depuis le balcon de l’opéra de Francfort, Liddy se souvient avoir vu défiler les Sections d’Assaut avec leurs torches en 1934. Après que l’usine de son père a été confisquée, Julius décide d’émigrer au Luxembourg. Faisant jouer ses relations, il obtient tous les documents en règle permettant à sa famille de se mettre l’abri. Après l’envahissement du Luxembourg et de la Belgique, les Kahn s’installent à Paris. Ils y demeurent un certain temps avant de décider de tenter de passer en zone non occupée. Le franchissement de la ligne de démarcation se monnaye 200 000 francs auprès d’un passeur. A proximité de Bordeaux, ils parviennent non sans danger à atteindre Dax, puis la ville de Pau. A Palavas-les-flots, alors qu’ils logent à l’hôtel, les gendarmes français viennent les arrêter lors de la rafle du 24 août 1942. Ils sont transférés au camp de Rivesaltes dans l’attente de leur déportation vers Drancy. Grâce à l’intervention d’Armand Marquiset Benoist de Laumont (1900-1981), la famille Kahn est extraite in-extremis du convoi. Cet aristocrate oeuvre en faveur des réfugiés à l’intérieur du camp. En 1936, il a déjà fondé « les amis de banlieue » ; une association en faveur des enfants défavorisés de la région parisienne. Il passera à la postérité en 1946 lorsqu’il créera « Les petits frères des pauvres ».

© Studio Tronchet / Petits frères des pauvres
Armand Marquiset Benoist de Laumont
Armand Marquiset leur vient en aide une seconde fois en les mettant en relation avec Marcel Itart-Longueville, un avocat carcassonnais susceptible de leur apporter assistance. Les Kahn sont alors revenus à Palavas-les-flots après leur libération de Rivesaltes.

Le cabinet de Marcel Itart-Longueville, 7 rue du Palais
Au 7 rue du Palais à Carcassonne, la famille Kahn est reçue par Marcel Itart-Longueville. Celui-ci les place entre les mains de son réseau d’amis fiables (peut-être chez Raymond Satgé), afin qu’ils puissent être hébergés. Il leur fait obtenir de faux papiers d’identité. « Je me souviens que je suis allé voler le cachet pour valider les papiers », confia plus tard l’avocat.

Les faux papiers de Liddy Kahn
Désormais, les Kahn deviennent Kabron ; une famille alsacienne des plus catholiques. C’est commode quand on a un accent germanique. La famille ne peut rester à Carcassonne bien longtemps ; la ville est truffée de miliciens et de soldats allemands. On décide de l’exfiltrer vers la montagne noire. Plus précisément, dans le village des Martys à l’hôtel-restaurant Bonnafous. Ils s’y cacheront jusqu’à la Libération.

L'ancienne boulangerie Cousinié à Caudebronde
A Caudebronde, Ernest Cousinié occupe les fonctions de maire. Sa signature officialise la nouvelle identité de Liddy et de sa famille. C’est aussi le boulanger. La jeune réfugiée se rend à pied chercher le pain chez Cousinié, à deux kilomètres des Martys. « On avait faim. On avait toujours faim… Un jour j’avais aidé M. Cousinié à charger son pain dans une voiture. Il m’en a donné deux. Nous venions des Martys à pied pour chercher le nôtre », dira t-elle.

L'ancien hôtel-restaurant Bonnafous aux Martys
Trois années passées aux Martys, chez les Bonnafous qui, seuls avec le maire du village sont au courant de leur véritable identité. Trois ans à espérer l’issue d’une guerre quand on vit traqué, c’est extrêmement long et angoissant. Aussi, le jour de la Libération du pays fut vécu avec une joie indescriptible. Chacun finit par entrer chez soi. Liddy s’exila aux Etats-Unis où elle se maria avec Jefry Weinberg. Le 12 juin 1984, elle revint à Carcassonne. Ce jour-là, elle retrouva Marcel Itart-Longueville.

© USC Shoah Foundation
Marcel Itart-Longueville et Liddy Kahn en 1984 à Carcassonne
Son sauveur tomba dans ses bras. L’ancien maire radical-socialiste de Carcassonne mourra en 1993, sans jamais revendiquer le titre de Juste parmi les nations. Liddy rejoignit le ciel le 29 juillet 2013 à West Bloomfeld (Michigan). Elle témoigna dans une video de USC Schoah Foundation
Sources
Le Midi-Libre / 12 juin 1984
USC Shoah foundation
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