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Non ! Non ! Ne tuez pas maman.

Ce 23 juillet 1944, la famille Martinez recevait des amis chez elle, près des ruines du château de Durfort dans les Corbières. C'était également le jour qu'avaient choisi les Allemands pour attaquer le maquis de Villebazy, replié à la maison forestières de Coumevigne. Au bruit des canons, toute la famille s'enfuit... La mère s'apercevant que le fils aîné et son père ne sont pas avec eux, décide de revenir en direction du château. Elle tombe alors sur les Allemands avec le fils cadet et Marcelle, la benjamine de la fratrie. Regroupés sous les marronniers et les mains sur la tête, ils attendent leur sort. Que sont devenus le père et le fils aîné ? C'est ce récit poignant que Marcelle Ripoll née Martinez, raconte dans son livre publié en 1979 : "L'adolescence audoise et la guerre de 39-45" aux éditions MV Graphic de Verzeille dans l'Aude.

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© Un village français / Tretra Media

Nous étions prisonniers depuis un bon moment, mon père et mon frère n’étaient pas revenus. Qu’ils ne reviennent pas ! pensait chacun de nous sans le dire. Les Allemands allaient, venaient, nous regardaient avec des yeux mauvais et des sourires chargés d’ironie qui en disaient long sur ce qu’ils préparaient.

Ma mère donnait des signes de fatigue. Ses mains, aux doigts rivés les uns aux autres étaient couleur de cire. Pauvre maman ! je la plaignais de tout mon cœur. Mon frère résistait mieux. Jeune et vigoureux, il se fatiguait moins. Une dizaine d’Allemands venaient d’arriver. Ils venaient de loin, ou peut-être, le combat les avaient secoués plus que les autres, car ils pouvaient tout juste marcher. Ils se laissèrent tomber sur le sol humide, cherchant un appui. Ceux qui n’en trouvèrent pas se couchèrent, rejetant au loin leur prétention et leu vanité. Ils avaient soif. Le soldat qui nous surveillait demanda à ma mère d’aller chercher à boire à la maison. Le canon de la mitraillette braqué contre son dos, il la poussait vers la porte d’entrée. Quand je vis partir ma mère sous la menace de cette arme monstrueuse, je m’élançai vers elle et je criai :
- Non ! Non ! Ne tuez pas maman. 

martinez

Le château de Durfort à Vignevieille

Ce cri se répercuta dans la montagne. Mon frère m’avait suivie, il dut reprendre sa place, plusieurs canons l’avaient entouré. Mon cri ou, pour mieux m’exprimer, mon hurlement, nous sauva. Nous avons appris plus tard que les maquisards, qui surveillaient les Allemands, l’avaient entendu. Ils avaient compris qu’ils se préparaient à nous tuer et s’étaient mis d’accord pour nous sauver en employant la ruse. Ils se dispersèrent çà et là, attendant le moment opportun.

Le plateau dans les mains, ma mère revint suivie du jeune soldat Allemand. Je marchais à ses côtés. Arrivée auprès de mon frère, je repris ma place sur le trait qu’avait tracé l’allemand quand il nous avait accompagnés. Avant de faire face, je regardai en direction de la rivière. Je vis une branche bouger. Il ne faisait pas de vent, cette branche n’avait bougé que parce qu’un main invisible avait agité son rameau ; mon père et mon frère nous signalaient leur présence.
Je tournais le dos ; de la main, je leur demandai de repartir. Mon geste ne passa pas inaperçu, ils avaient également vu ma mère avancer sous la menace de la mitraillette. Cette scène était trop tragique pour qu’ils restent cachés sans intervenir. Cette vision insupportable les poussa à sortir de leur cachette, et à se joindre à nous.
Stupéfaits, les Allemands regardaient venir cet homme et ce jeune homme sans réaliser qu’ils se constituaient prisonniers. Avant qu’ils ne soient revenus de leur surprise, ma mère demanda à mon père :
- Pourquoi êtes-vous venus ? 
- Pour vivre ou pour mourir, nous avons choisi d’être ensemble, laissa tomber mon père, la gorge nouée par l’émotion

Sur le plateau, les verres arrivés à destination par miracle faisaient entendre une musique cristalline. Le tremblement qui avait gagné ma mère était la cause de ce curieux concert. Dans les carafes l’eau était trouble, ce qui inquiéta les Allemands. Les pluies de l’avant veille avaient grossi le ruisseau qui alimentait le bassin, l’eau n’était plus incolore mais d’une couleur ocre ; ils pensèrent qu’elle était empoisonnée. Ils firent boire mes frères et continuèrent. Pendant que nous la voyions aller et venir, nous étions rassurés sur le sort de ma mère. Les Allemands ne la tueraient pas tant qu’ils n’avaient pas terminé de boire. Pendant ce temps, elle reposait ses bras. Mes deux frères et mon père avaient les mains posées sur leur tête. Eugène donnait des signes de fatigue. Ses traits étaient tirés, il semblait prêt à s’écrouler.

Le jeune Allemand qui nous surveillait, s’arrêta devant mon père. Il parfait français correctement : - Comment vous êtes-vous débrouillé pour cacher vos deux garçons ? car, si ne me trompe, vous êtes le père, le mari ? dit-il en regardant mes frères et ma mère.
Mon père ne répondit pas.
- Répondez, dit l’Allemand, son arme contre la poitrine de mon père.
- Vous l’aurez voulu, je vais vous dire ce qui m’étouffe depuis des années. Je suis le mari et le père de ceux que vous avez faits prisonniers, grâce à une ruse qui n’est guère flatteuse pour vous et les vôtres. Vous n’avez jamais vu mes deux garçons parce qu’ils se cachaient pour défendre leurs vies que vous auriez brisées comme vous le faites avec tous ceux que vous rencontrez sur votre passage.
- Ces paroles vont vous coûter cher, dit l’Allemand.

- Peu m’importe. Elles ne changeront pas notre destin. Elles m’auront donné la satisfaction de vous apprendre ce que je pense de vous.

L’Allemand leva son arme, prêt à tirer sur mon père. Un commandement sec interrompit son geste. Le chef se dirigea vers lui, la discussion s’anima, le ton monta ; ils parlaient dans leur langue. Après avoir reçu des ordres nous concernant, le jeune Allemand fixa mon père de son regard d’acier :
Demandez des excuses, pour vos paroles de tout à l’heure;
Des excuses jamais ! Jamais.
Vous préférez mourir ?
Si je savais qu’en demandant des excuses, je sauverais la France et vous anéantirais tous, ce serait déjà fait. Rien ne vous rendra meilleurs. Je souhaite seulement que la France soit victorieuse et je pourrai mourir.
L’Allemand avait le visage défait. Son orgueil avait reçu un rude coup.
Vous allez mourir, la France subira une défaite, dit-il d’un ton mordant.
Nous sommes prêts, répondit mon père.
Se tournant vers moi, le jeune Allemand dit :
Allons qu’attends tu pour répondre ? Pourquoi ne veux-tu pas avouer que tu as peur ? Ton visage est blême.
Mes nerfs étaient trop tenu pour garder le silence. Une grande colère s’était emparée de tout mon être. Je crois que si je n’avais pas parlé, je serais tombée étouffée par les mots.
Réponds, j’attends !
Je regardais et homme, droit dans le yeux.
Oui ! je vais répondre : oui ! Je vais vous dire ce que je ressens, mais n’aurez cependant pas le plaisir de rire de ma frayeur : j’aurais peur d’être à votre place et non à la mienne.
Pourquoi dis-tu cela ?
Parce que, moi, je vais mourir proprement. Mes mains seront nettes et propres. Je vais mourir pour mon pays. Ma conscience ne sera pas troublée comme la vôtre. Je ne suis pas une criminelle, moi.
Un soldat ne commet pas de crime, il fait ce qu’il a à faire, c’est la loi de la guerre.
J’étais hors de moi : « Un soldat ! Vous avez di un soldat ? »
Oui, c’est ce que j’ai dit, je maintiens toujours ce que je dis.
Vous prenez-vous pour un soldat ?
Pourquoi pas, petite vipère ?
Parce que vous n’êtes qu’un vulgaire assassin.
Quoi ? Répète ce que tu viens de dire, dit-il, en me donnant un coup de pied dans les jambes.
La douleur me donnait des nausées, je continuai :
Je n’ai pas besoin de répéter. Vous avez bien compris, votre comportement vient de prouver que j’ai raison ! Vous êtes un monstre !
Espèce d’ordure tu vas me payer ça.
Se tournant vers le chef :
On peut y aller ?

Le chef répondit en allemand mais la réponse dut être affirmative car, la mitraillette levée, l’homme nous regardait, faisant semblant de viser. Avec des gestes lents, il allait l’un à l’autre. Ma mère pleurait.
Ne pleurez pas, vous allez mourir pour votre patrie. Je ne sais plus par lequel je vais commencer.
Nous étions étions toujours alignés sur le trait au sol qu’avait tracé l’Allemand. Moi, je n’écoutais ni regardais plus ce monstre. Je priais avec ferveur.
Mon Dieu ! Aide-nous à franchir le pas qui va nous emporter vers ton royaume, d’une manière digne.

Comprenant que l’instant fatal ne tarderait pas, mes parents, défiant Allemands et mitraillettes, nous enlacèrent dans une étreinte désespérée. Dans cette étreinte, ils serraient nos têtes contre leur poitrine, essayant de cacher par ce geste celui de l’Allemand pour nous tuer.
Nous allons mourir pour la France, mes enfants, dit mon père, mouillant nos visages de larmes brûlantes. C’était l’ultime adieu…

Un bruit épouvantable nous fit sursauter. J’avoue qu’à cet instant je pensai que les balles de ces monstrueuses armes ne nous avaient pas fait souffrir. Je ne ressentais aucune douleur physique. Mon corps était secoué d’un tremblement nerveux. Je regardais les Allemands fuir se camoufler à l’intérieur de la maison, sans comprendre ce qui se passait. Immobile, sur le trait qui devait recevoir mon corps, j’étais dans un état d’hébétude des plus complets. Mon père n’attendit pas un instant. Profitant de l’affolement des Allemands, il dit :
Vite, fuyons, occupez-vous de Marcelle.

martinez

Vignevieille dans l'Aude

Il s’adressait à mes frères. Prenant maman par la main, il courut vers la rivière. Je sentis deux bras vigoureux m’entraîner et me soulever pour franchir les obstacles. Aidée par mes frères, j’arrivai au bord de l’eau. Nous entendions le bruit des rafales de mitrailleuses. Ces bruits décuplaient nos forces. Nous avons sauté la rivière transformée en torrent, nos mains rivées les unes aux autres pour mieux lutter contre la force ds éléments. Sortis de l’eau nous avons continué dans la forêt en suivant les sentiers les plus embroussaillés et en faisant très attention de ne plus nous séparer. Un long moment encore, les coups répétés nous faisaient sursauter, puis, plus rien. Le silence nous effrayait avant que le combat lui-même.

Nous avons continué à fuir comme des bêtes traquées. Nous écartions les ronces qui barraient les passages avec nos mains. Quand elles résistaient, nous les coupions avec nos dents. Nos visages étaient égratignés et saignaient. Il fallait fuir loin, très loin ces maudits Allemands. Nos chaussures, déjà usées, ne résistèrent pas très longtemps : mouillées, elles se décollèrent plus facilement et quittèrent nos pieds. Aucun d’entre nous n’y fit attention. Qu’importaient les blessures si nous pouvions encore échapper à la mort. Nous avons couru pendant très longtemps, sans nous arrêter un seul instant. Du temps écoulé, nous avions perdu la notion. Notre but, notre pensée : aller loi, très loin de notre point de départ.

L'intervention des maquisards du Corps Franc Lorraine (Villebazy) sauva la vie de la famille Martinez.

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Commentaires

  • je viens de prendre connaissance de votre article et au surprise voila plusieurs années que ma belle sœur originaire de Montjoi cherche ce livre pouvez vous m'indiquer ou le trouver?
    merci pour vos articles qui me replonge dans ma jeunesse carcassonnaise et qui me donne des informations sur ces noms que j'entendais lors des soirées familiales ou sur les journaux de l'époque
    merci de votre réponse pour le livre

  • quelle épisode poignant ! et tous ceux que nous ne connaissons pas --ne jamais revivre ça !!

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